L’élément déclencheur

Ils étaient pas moins de trois ministres — Andrée Laforest, aux Affaires municipales, Jonatan Julien, à l’Énergie et aux Ressources naturelles, et Benoit Charette, à l’Environnement, pour annoncer l’adoption prochaine d’un décret, après des consultations publiques au début de juillet, afin d’instaurer un moratoire sur la reconstruction des résidences en zones inondables 0-20 ans — c’est déjà interdit, en principe — et sur les territoires inondés en 2017 et en 2019. Il ne manquait que la ministre de la Sécurité publique, Geneviève Guilbeault.

Outre l’importance politique que revêt le plan d’action, promis pour décembre prochain, que commande cet autre épisode d’inondations printanières, cette profusion de ministres qui s’intéressent à la question nous amène à nous demander qui est vraiment responsable de cet enjeu. D’avoir autant de ministres mettre la main à la pâte n’a rien de particulièrement rassurant.

Ainsi, personne n’est vraiment responsable de cartographier le territoire : la Communauté métropolitaine de Montréal fait son bout, tout comme celle de Québec, d’autres villes et MRC procèdent de leur côté, certaines avec les moyens du bord, d’autres avec des universités ou des consultants. Avec bonhomie, Jonatan Julien a reconnu que les évaluations de ce qui constitue ou non une zone inondable « sont à niveaux très variables quand elles existent ».

Personne n’est vraiment responsable. Certainement pas le ministre de l’Environnement et des Changements climatiques, qui joue en la matière un rôle de spectateur aux côtés de ses collègues. Certainement pas les élus municipaux qui ont autorisé la construction en zones inondables 0-20 ans. Dans d’autres contrées, ils pourraient faire face à la justice pour négligence.

Ailleurs, dans le monde, on ne laisserait pas les municipalités, qui sont juges et parties, décider où on peut se construire en zone inondable. Ici, pour des raisons politiques, on reconstruira une digue à Sainte-Marthe-sur-le-Lac et on y autorise la réfection des résidences lourdement endommagées, mais on y interdit les nouvelles constructions, selon une logique qui échappe à tout le monde, à commencer par les trois ministres.

Or, à entendre les représentants de l’Union des municipalités du Québec (UMQ) et de la Fédération québécoise des municipalités (FQM), il y aura un avant et un après les inondations de 2019. « On ne peut plus faire comme avant », a déclaré le président de l’UMQ, Alexandre Cusson, qui était présent lors de la conférence de presse ministérielle.

On propose une révision en profondeur de la Loi sur l’aménagement du territoire et une révision de la fiscalité municipale qui, au Québec, repose à 70 % sur les taxes foncières, contre 40 % en Ontario. Comme l’a souligné le président de l’UMQ, sans un « changement radical », les municipalités resteront enfermées dans un modèle d’un autre siècle qui encourage « un développement désuet et peu respectueux de l’environnement ». Modèle qui se traduit par ces résidences érigées dans des zones inondables, propriétés qui fournissent souvent aux municipalités des revenus fonciers élevés. Modèle qui alimente aussi l’étalement urbain, une véritable plaie au Québec, encouragé par un régime fiscal incompatible avec la lutte que doit mener le Québec contre les changements climatiques.

Il est à souhaiter que les inondations du printemps soient l’élément déclencheur d’un mouvement beaucoup plus large. Bien plus qu’un plan d’action sur les inondations ou le raccommodage d’un pacte fiscal renouvelé, nous attendons du gouvernement Legault une véritable réflexion ; elle pourrait se traduire par l’équivalent d’une commission Parent, ou des états généraux, portant sur le monde municipal à l’heure des changements climatiques.
 



Une version précédente de ce texte, qui mentionnait la Commission métropolitaine de Montréal, a été modifiée.

 

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