Renforcer le savoir-faire québécois

Le gouvernement caquiste a dévoilé une stratégie de « transformation numérique » visant à offrir de meilleurs services publics aux citoyens et à augmenter l’efficacité de l’État. Il a aussi exprimé son intention de confier au secteur privé, essentiellement aux grandes sociétés américaines comme Amazon et Google, la gestion infonuagique de données colligées par le gouvernement québécois.

Personne ne peut disconvenir de l’importance pour le gouvernement québécois de réaliser un virage numérique. Alors que les activités des banques et des Caisses populaires, par exemple, se sont numérisées en très grande partie, on peut s’étonner que l’État québécois ne soit pas rendu plus loin. Et c’est sans tenir compte des développements à venir dans les prochaines années, poussés par l’usage des algorithmes et le recours à l’intelligence artificielle.

En nommant un ministre responsable de ce seul mandat, François Legault semble reconnaître cette importance. Le ministre délégué à la Transformation numérique, Éric Caire, un ancien programmeur-analyste, d’ailleurs, s’était employé, quand il était dans l’opposition, à vilipender le gouvernement libéral pour les déboires de l’informatisation étatique, dont les coûteux ratés nourrissaient les manchettes de quotidiens acharnés.

Depuis 2012, la vérificatrice générale (VG) du Québec a produit pas moins de quatre rapports sur la piètre gestion des contrats informatiques par le gouvernement, contrats marqués par des dépassements de coûts faramineux.

Déjà, en 2003, Jean Charest promettait d’instaurer le gouvernement en ligne. Aussi cette stratégie de transformation numérique gouvernementale a-t-elle un petit air de déjà vu.

D’ici 2023 — l’évaluation de la stratégie se fera après les prochaines élections, ce qui est bien commode pour le gouvernement caquiste —, les citoyens n’auront pas, dans 50 % des cas, à fournir plusieurs fois le même renseignement à l’État, et 75 % des processus administratifs seront sans papier. Fini le télécopieur dans le réseau de la santé d’ici quatre ans, promet le ministre, un engagement que le critique libéral en la matière, le Dr Gaétan Barrette, a accueilli avec beaucoup de scepticisme, convaincu qu’il est de la force d’inertie de la profession médicale.

Cette transformation numérique pose aussi de grands défis quant à la protection des renseignements personnels. Avec le projet de loi 14, déposé par Éric Caire, le gouvernement obligera les organismes publics à partager les renseignements personnels qu’ils détiennent pour permettre la réalisation de « projets en ressources informationnelles désignés d’intérêt gouvernemental par le Conseil du trésor ». Or la Loi sur l’accès aux documents des organismes publics et sur la protection des renseignements personnels prévoit que la collecte de ces renseignements ne doit servir qu’aux fins déterminées lors de leur collecte et que ceux-ci ne peuvent pas être communiqués à un tiers, que ce soit un autre ministère ou un fournisseur privé, sans le consentement de la personne concernée. La Commission d’accès à l’information reconnaît que sa loi est obsolète et qu’il faut la revoir en profondeur compte tenu du contexte numérique.

C’est d’autant plus vrai que le gouvernement entend confier 80 % des données qu’il héberge dans ses 457 centres de traitement informatique à des entreprises étrangères spécialisées en infonuagique. Une poignée d’entreprises québécoises sont sur les rangs, mais ne semblent pas se qualifier. L’État conservera 20 % des données les plus sensibles dans deux centres infonuagiques, une reconnaissance qu’il possède l’expertise technique pour ce faire.

La justification du recours au privé, c’est que le gouvernement économiserait 100 millions par an. Surtout, c’est qu’il ne peut rivaliser avec des multinationales qui investissent par milliards dans la recherche-développement. Ce recours est peut-être nécessaire sur le simple plan du rapport coût-bénéfice. Mais comme l’a répété la VG, la perte d’expertise en technologies d’information a déjà coûté très cher à l’État québécois, qui s’est placé dans une situation de béate dépendance. Il ne faudrait pas que l’histoire se continue avec des entreprises qui, de surcroît, sont soumises à d’autres lois que les nôtres, lois impériales qui ont une portée extraterritoriale. On a beau croire que les États-Unis sont un État de droit, mais l’inclination du gouvernement actuel à faire fi des traités internationaux commande une certaine prudence. En outre, le gouvernement Legault, qui se dit nationaliste, doit mettre en oeuvre des politiques de développement économique qui favorisent l’essor d’entreprises québécoises dans des créneaux aussi stratégiques que les technologies de l’information.

LE COURRIER DES IDÉES

Recevez chaque fin de semaine nos meilleurs textes d’opinion de la semaine par courriel. Inscrivez-vous, c’est gratuit!


En vous inscrivant, vous acceptez de recevoir les communications du Devoir par courriel.

2 commentaires
  • Jean-Pierre Martel - Abonné 10 juin 2019 08 h 11

    Un très grand risque sécuritaire

    Lorsque les Etats-Unis accusent Huawei d’espionnage, ils accusent les Chinois de vouloir faire ce que les États-Unis font déjà depuis des années.

    Les géants de l’informatique dématérialisée estiment que les métadonnées extraites de bases de données ne constituent pas des données personnelles dans la mesure où elles sont anonymes.

    Bien plus, l’empreinte digitale des milliers de fonctionnaires leur permettant d’accéder à leur ordinateur ou la reconnaissance faciale destinée à permettre l’accès à un lieu sécurisé ne sont pas considérées comme des données personnelles, mais plutôt des données ‘paramétriques’. Voilà pourquoi la Californie tente de s’y opposer.

    Décrypter les données gouvernementales pour en extraire les métadonnées leur sera d’autant plus facile qu’il s’agira probablement d’un contrat ‘clé en main’.

    Ce qui veut dire que l’entreprise qui entreposera des données sera celle qui aura créé le code de cryptage. Pour elle, décrypter sera un jeu d’enfant.

    Or ces métadonnées valent une fortune.

    De plus, il y a toujours le risque que le gouvernement américain invoque l’extraterritorialité d’une de ses lois — le Patriot Act, le Cloud Act ou le Foreign Corrupt Practices Act — pour mettre la main sur les données de l’État.

    Par exemple, il pourrait vouloir une copie des déclarations de revenus de nos plus grandes entreprises afin de leur trouver des puces qui justifieraient l’imposition de mesures protectionnistes.

    Non seulement les succursales canadiennes de compagnies américaines devront obéir, mais selon la loi invoquée, il se pourrait qu’il leur soit interdit d’en aviser le gouvernement québécois.

  • Claude Gélinas - Abonné 10 juin 2019 10 h 25

    Imiter la Chine.

    En exigeant par des "joints venture" le transfert de la technologie aux entreprises québécoises