Un vrai patriote

Il fut un grand second, dit-on de Bernard Landry dans une formule d’une déconcertante simplicité. Le second est en réalité un éternel premier de classe dont la juste valeur se révèle au passage du temps.

Ne serait-ce que pour la Paix des Braves, un accord conclu en 2002 avec le grand chef de la nation crie Ted Moses, Bernard Landry mérite sa place au firmament des grands hommes politiques du Québec moderne. Grâce à son leadership et au lien de confiance qu’il a tissé avec le chef Moses, M. Landry a permis au Québec de se hisser parmi les nations avant-gardistes dans ses relations avec les Premières Nations. Encore aujourd’hui, la Paix des Braves est citée à travers le monde comme un exemple de succès dans les relations entre les gouvernements occidentaux et les Autochtones.

Bernard Landry accepta de négocier d’égal à égal avec les Cris, de nation à nation, à partir de la prémisse partagée de part et d’autre que les Québécois et les Cris pouvaient coexister sur un même territoire. Le traité libéra le Québec de la menace des poursuites judiciaires et lui permit de développer le potentiel hydroélectrique de la Eastmain. Les Cris obtinrent pour leur part plus de 3,5 milliards en 50 ans et la garantie d’être impliqués dans la mise en valeur du Nord.

Cela peut sembler une évidence aujourd’hui, mais la reconnaissance du droit fondamental des peuples autochtones de profiter de l’exploitation des ressources naturelles sur leur territoire était un geste politique courageux et singulier, posé bien avant que la réconciliation avec les Premières Nations ne devienne l’expression à la mode. Que vaut la réconciliation si elle n’est pas soutenue par une reconnaissance pleine et entière des nations autochtones, avec un accès aux leviers politiques et économiques de la pleine autodétermination ? Bernard Landry, l’érudit, avait trouvé la réponse à cette question dès 2002, là où d’autres avancent encore à tâtons.


 

Bernard Landry fut également un promoteur ardent du premier traité de libre-échange, signé en 1987 sous le gouvernement conservateur de Brian Mulroney. L’indépendantiste convaincu mit le prestige de son intelligence en matière d’économie au service d’un projet d’Ottawa dont il présagea des retombées positives pour le Québec. L’ouverture au commerce international et à l’abolition des barrières tarifaires n’était pas naturelle chez les souverainistes des années 1980, qui avaient les mêmes réflexes de méfiance à l’égard du libéralisme que les solidaires aujourd’hui. Visionnaire, encore une fois, Landry avait compris que l’avenir de la nation québécoise ne passait pas par l’autarcie et le repli. Il manifesta le même esprit d’ouverture dans son approche de la main tendue aux communautés culturelles qu’il conviait au projet de pays.

Associé au centre droit au sein du Parti québécois, il sut concilier dans la même pensée les dimensions économiques et sociales. Sa vision des rapports entre l’entreprise privée et l’État n’a pas perdu un iota de sa pertinence. S’il appartient au privé de créer de l’emploi et de la richesse, il revient à l’État d’en faire la redistribution dans un souci d’équité et de justice sociale. La création du réseau de garderies à 5 $, les lois sur l’équité salariale, l’assurance médicaments et la lutte contre la pauvreté, autant d’initiatives auxquelles fut associé Bernard Landry, procèdent de cette réconciliation de l’économie et du social.

Cette vision n’empêche pas l’interventionnisme lorsque nécessaire pour sauver des emplois (Paccar), préserver des actifs au Québec (achat de Vidéotron par Québecor) ou accélérer l’émergence d’une grappe comme celle de l’industrie du jeu vidéo. Sans les crédits d’impôt de Bernard Landry, il n’y aurait pas quelque 10 000 emplois en jeu vidéo à Montréal. Loin de faire partie de ces élites politiques qui auraient supposément trahi le Québec, Bernard Landry fut le défenseur d’un idéal de social-démocratie en constante recherche du point d’équilibre entre l’interventionnisme d’État et le libre marché.


 

En dépit de son caractère parfois intempestif et bouillant, qui le rendait particulièrement abrasif pour les journalistes, Bernard Landry fut enfin un homme de principes comme il y en a peu. Il fut constant dans ses valeurs et dans ses convictions politiques. Là où d’autres envisagent la participation à la vie publique comme une occasion de se mettre en valeur et de se féliciter de leur magnanime prestance, il s’est investi en politique à des fins nobles d’avancement et d’émancipation de la nation québécoise. Servir, et non se servir. « Parti sans pays », titrait Le Devoir au lendemain de sa disparition. Mais parti sans y renoncer. Parti sans succomber au cynisme et au ressentiment. Parti tel un patriote contemporain, franc et droit.

20 commentaires
  • Marie Nobert - Abonnée 10 novembre 2018 05 h 03

    M. Myles

    Bravo! Votre éditorial est une «fresque».

    JHS Baril

  • Jean Lapointe - Abonné 10 novembre 2018 07 h 42

    Que faut-il comprendre?

    «Servir, et non se servir. « Parti sans pays », titrait Le Devoir au lendemain de sa disparition. Mais parti sans y renoncer» (Brian Myles) Brian Myles laisse entendre qu' il partage le point de vue et les décisions adoptées par Bernard Landry dans bien des domaines mais par contre il ne dit pas s'il est en faveur ou pas de l'indépendance du Québec comme l'était Landry. Il se contente de dire qu'il « fut constant dans ses valeurs et dans ses convictions politiques. » Faut-il alors comprendre que monsieur Myles ne serait pas en faveur de l'indépendance?

    • Clermont Domingue - Abonné 10 novembre 2018 10 h 05

      ___de nation à nation, à partir de la prémisse que les Québécois et les Cris pouvaient coexister sur un même territoire--- Je crois que c'est ce qu'il faut comprendre.

      Les Québécois sont capables d'assurer leur avenir et leur développement.

      Après le référendum de 1995, j'ai enterré mon rêve et je me suis retroussé les manches,
      Clermont Domingue, fondateur du MSA et du PQ.

  • Gylles Sauriol - Abonné 10 novembre 2018 08 h 37

    Merci Mr Bernard Landry

    Puissent les générations qui vous suivent et vous suivront s’inspirer de votre vision et de vos idées. Puissent-elles aussi et s’imprégner de votre passion et de votre conviction profondes et sincères dans l’avènement du pays qu’est le Québec.

  • Michel Lebel - Abonné 10 novembre 2018 10 h 49

    Le temps...

    Le passage du temps révèle la juste valeur de l'homme, dixit Brian Myles. À lire certains, Bernard Landry serait déjà un saint... politique. N'allons pas trop vite en la matière!

    M.L.

    • André Joyal - Abonné 10 novembre 2018 19 h 51

      Oui attendons les 3 miracles avant de le cannoniser n'est-ce pas M. Lebel, vous qui croyez aux miracles?

    • Michel Lebel - Abonné 11 novembre 2018 09 h 41

      @ André Joyal,

      Il me semble que les longs éloges posthumes à l'égard de Bernard Landry sont excessifs. Trop c'est trop. J'aurais préféré plus de modestie. Chacun son point de vue. C'est tout.

      M.L.

    • Jeanne M. Rodrigue - Abonnée 11 novembre 2018 10 h 35

      Bernard Landry, un «saint»! sûrement pas M. Lebel, personne ne pense sérieusement à cette option, mais un humaniste, certainement!

      Il avait, me semble-t-il, adapté à la notion de nation, un concept «d’humanisme psychologique» (courant développé aux USA par Carl Rogers à partir des années quarante, que devait d’ailleurs très bien connaître le docteur Camille Laurin) qui introduisait la notion de choix, dans le développement de chacun d’entre tous, en se débarrassant de préexistants, qui trop souvent obstruent la liberté.

      M. Bernard Landry, avait une vision positive et concrète de l’avenir des Québécois. Ils nous aimaient avec nos forces et nos faiblesses, qu’importaient nos origines («est Québécois celui qui habite le sol québécois», disait-il!).

      Je retiens également qu’il remplaça la fête de Dollard-des-Ormeaux (célébrée depuis les années vingt) et appelée chez les anglophones et les fédéralistes «Victoria day» ou «fête de la reine» (commémorée depuis 1845) pour la «Journée nationale des Patriotes», fêtée pour la première fois le 19 mai 2003, confortant ainsi notre nation. Requiem pour un grand premier ministre.

    • Bernard Dupuis - Abonné 11 novembre 2018 12 h 21

      Si Michel Lebel n’avait fait que le dixième de ce que Landry a fait pour le Québec, tous s'entendraient pour dire humblement qu'il mériterait déjà de nombreux éloges ...

    • Claude Bariteau - Abonné 11 novembre 2018 12 h 23

      M. Lebel, je partage votre lecture.

      Par contre, je ne partage pas l'écho à la nation selon un courant humanisme psychologique, parce qu'il construit un imaginaire hors du politique.

      Les nations modernes sont celles de pays reconnus. À Paris, à l'occasion du centième anniversaire de l'Amnistice ce 11 novembre 2018, se retrouvent 70 chefs d'États qui représentent leur nation respective.

      S'y trouve le PM du Canada, bien que son statut comme État souverain et indépendant n'est pas officiel. Il le sera en 1931. En 1918, c'est le PM du Dominion of Canada, invité, comme les PM des Dominions de l'Australie et de la Nouvelle-Zélande, par le président des États-Unis à parapher le texte de l'armistice. Le Québec ne fut pas invité, parce qu'il n'était ni un État ni une entité ayant participé à cette guerre.

      La notion de nation, depuis cette guerre, est associée à des pays réels ou qui agissent comme tels, mais pas à un humanisme psychologique.

      Quand M. Landry avance que les Québécois sont ceux qui habitent le sol québécois, il fait écho à une notion juridique délimitant les responsabilité des provinces dans le cadre du Canada de 1931 à l'égard de tous les habitants du sol qu'est la Province de Québec.

      On ne peut pas en conclure, par la magie des mots, que sur ce sol il y a une nation comprennant tous les Québécois, mais seulement que des habitants canadiens sur le sol provincial.

      On peut par contre avancer avancer que si un pays est créé, il le sera par les habitants de ce sol lorsque ces derniers auront décidé démocratiquement de se doter d'un pays indépendant du Canada.

      M. Landry se devait de dire que la nation québécoise n'existait pas comme nation d'un pays. Il a plutôt fait de la notion de nation québécoise un postualt, comme e sont l'Assemblée nationale et la fête nationale, des termes qui n'ont de sens qu'en un pays réel.

      M. Parizeau voulut le faire en 1995. M. Landry et sa brigade légère ont choisi de marcher de reculons.

    • Michel Lebel - Abonné 11 novembre 2018 14 h 52

      @ Jeanne M. Rodrigue,

      J'ai écrit un ''saint...politique''. C'est évidemment une façon de parler! Mais je trouve toujours étrange que les humains manifestent le plus d'admiration à leurs frères en humanité lors de leur décès, pas de leur vivant. Mais les hommes sont ainsi faits. Dont acte.

      M.L.

  • Claude Bariteau - Abonné 10 novembre 2018 10 h 52

    Y a-t-il des vrais et des faux patriotes ?

    M. Landry n'était pas M. Papineau, mais avait, comme lui, une grande culture. Vous le soulignez. Par contre, M. Parizeau avait aussi une grande culture et de la scène internationale une lecture plus approfondie que celles de Messieurs Papineau et Landry.

    Si M. Papineau osa en 1837 comme osa M. Parizeau en 1995, M. Landry se retint en 1995 pour sauver sa brigade légère.

    Il fit, grosso modo, ce que firent des patriotes supporteurs de Papineau en 1837 pour protéger leurs arrières à l'instigation du clergé. En découla un référendum perdu suivi de l’éradication de l’idée d’indépendance.

    Du temps des Patriotes, il y eut aussi éradication des promoteurs du contrôle des élus à l’Assemblée législative et au Conseil législatif sur le Conseil exécutif après 1838 jusqu’au tournant des années 1860.

    À l’époque, LaFontaine le fit pour mettre promouvoir une alliance avec des réformistes du Haut-Canada.

    Après avoir fondé le PQ, Lévesque, qui voulut hausser les pouvoirs du Québec dans le Canada, fit de même, mais comme Dorion en 1864, son projet fut battu.

    Il en découla le changement constitutionnel en 1982 sans mandat des élus, comme en 1867 avec la création du le Dominion par la Grande-Bretagne, supportée par des députés du Canada-Uni sans mandant politique.

    Dire que M. Landry était un patriote concorde avec son engagement pour le Québec.

    Par contre, avancer qu’il était un «vrai» patriote laisse entendre qu’il y en a des faux. Aussi pour clarifier l'emploi du «vrai», il faudrait que vous précisiez ce qu’est un faux patriote.

    Serait-ce M. Parizeau et ceux comme celles, toutes origines confondues, qui se sont investis et s’investissent toujours à créer le pays du Québec afin d'instituer une nouvelle nation dans un nouveau pays plutôt que de chercher à créer un pays pour une nation imaginaire ?