Bombardier l’ingrate

Par le truchement de son rapport financier trimestriel, la filiale aéronautique de Bombardier a annoncé la suppression de 2500 postes au Québec, sur un total de 13 000 employés, ainsi que la vente d’actifs dit « non stratégiques », soit le programme d’avions Q Series, basé dans la région de Toronto, à Longview Aviation Capital Corp., de Colombie-Britannique, et ses activités de formation de pilotes et de techniciens pour ses avions d’affaires à CAE, une multinationale montréalaise.

Avant tout, il y a la manière. Bombardier, qui s’est allègrement abreuvée aux mamelles de l’État au fil des ans, n’a pas discuté de sa restructuration avec le gouvernement québécois. Pris de court, le nouveau ministre caquiste de l’Économie et de l’Innovation, Pierre Fitzgibbon, en fut quitte, jeudi, à faire des bulles devant les médias, n’ayant pas de solution concrète à proposer. Le syndicat qui représente la plupart des employés de Bombardier Aéronautique, l’Association des machinistes et des travailleurs et des travailleuses de l’aérospatiale, l’a appris en même temps que tout le monde. Comme le soulignait Michel Nadeau, de l’Institut sur la gouvernance (IGOPP), il s’agit d’une manière d’agir typiquement américaine.

C’est d’autant plus cavalier que depuis l’investissement, en 2016, de 1,3 milliard du gouvernement Couillard dans la C Series, dont le contrôle fut cédé à Airbus pour un dollar, le président et chef de la direction, Alain Bellemare, et quatre autres hauts dirigeants se sont partagé plus de 40 millions en salaires et primes. Ces dirigeants profitent, et continueront à profiter, du redressement d’une entreprise que seul l’engagement de l’État a pu maintenir en vie.

Soulignons que l’annonce ne touche pas le partenariat de la C Series que Bombardier, qui en détient près du tiers, a retiré de son périmètre comptable. De ce côté-là, le partenariat tient bon, les commandes sont au rendez-vous et les emplois ne sont pas menacés.

Bombardier se donne entre 12 et 18 mois pour licencier les 2500 employés visés, qui représentent environ 20 % de ses effectifs en aéronautique. On peut croire que bon nombre des ingénieurs, techniciens et machinistes mis à pied retrouveront un emploi dans la grande région de Montréal. Le secteur de l’aéronautique, qui compte 40 000 employés au Québec, est frappé, comme d’autres, par des pénuries de main-d’oeuvre. Dans un sens, le moment est bien choisi pour faire ces licenciements alors que bien des entreprises dans le domaine affichent des postes à pourvoir.

En aéronautique, la société entend se concentrer sur ses programmes les plus prometteurs et les plus rentables, soit l’aérostructure, c’est-à-dire la fabrication d’ailes, de fuselages et autres pièces d’avions, ainsi que la production de jets d’affaires de la nouvelle génération, les Global 7500, 6500 et 5500, dont le développement est à peu près terminé et qui sont mûrs pour la commercialisation. Mûrs pour permettre à Bombardier d’engranger des profits.

Pour l’heure, Bombardier cherche avant tout à améliorer ses marges bénéficiaires et ses flux financiers à court terme, d’ici 2020. Le mode de rémunération de ses dirigeants les encourage fortement à agir de la sorte en raison d’un régime d’options qui peuvent être exercées dans deux ans.

C’est l’avenir à moyen et long terme de Bombardier Aéronautique — après qu’Alain Bellemare et consorts seront à nouveau passés à la caisse — qui devient préoccupant. Le « cycle d’investissements massifs en aéronautique étant terminé, Bombardier rajustera la taille de son équipe centrale d’ingénierie aéronautique et la redéploiera », principalement dans sa division Avions d’affaires, peut-on lire dans le communiqué diffusé jeudi.

Ainsi, Bombardier laisse planer la possibilité qu’elle vende sa division d’avions régionaux CRJ, qui a fait sa renommée, mais qui affronte à l’heure actuelle la féroce concurrence de la brésilienne Embraer, maintenant contrôlée par Boeing. « Comme nous visons le retour à la rentabilité du programme CRJ, nous évaluons également les options stratégiques qui s’offrent pour ce programme », peut-on lire. Dans le jargon capitaliste, « évaluer les options stratégiques » signifie chercher un acquéreur, que ce soit sous forme de partenariat ou non.

En clair, l’avionneur a achevé ou presque le développement de ses nouveaux jets d’affaires et n’a aucun projet de recherche-développement en vue de concevoir des avions régionaux qui seraient appelés à remplacer les CRJ. C’est une mauvaise nouvelle pour l’ensemble de la filière québécoise de l’aéronautique qui doit compter l’innovation de son fleuron pour assurer sa pérennité et son dynamisme. D’emblée, le ministre Fitzgibbon a du pain sur la planche.

9 commentaires
  • Gilles Bonin - Abonné 9 novembre 2018 00 h 29

    Comme si

    une multinationale et ses pontes dorés sur tranche pouvaient avoir un sentiment comme la gratitude ou l'ingratitude... On rêve là...

    • Nadia Alexan - Abonnée 9 novembre 2018 10 h 11

      Ce n'est pas seulement de l'ingratitude de la part de Bombardier, mais pire encore, c'est de l'arrogance et de l'indifférence. Après avoir survécu grâce à l'argent des contribuables, Bombardier n'a même pas eu la décence d'aviser ses travailleurs de ces congédiements avant de les annoncer au grand public.
      J'espère que nos gouvernements vont apprendre la leçon de ne pas céder au chantage des entreprises pour des subventions éternelles. Le Québec se distingue avec sa largesse aux entreprises privées de toutes les autres provinces. Honte aux "Corporate welfare bums," qui ne cessent pas de quémander des fonds publics pour satisfaire la cupidité des actionnaires.

  • Serge Pelletier - Abonné 9 novembre 2018 05 h 14

    Lunettes roses

    Le port des lunettes roses est de mise chez certains journalistes et pseudo-spécialistes de l'avionique/aéronautique du Québec. Cela ressemble aux chansons "d'avenirs radieux" pour les employés d'Aveos lors de la fermeture pour cause de faillite en 2012. Ben oui, eux aussi étaient des employés "hautement qualifiés" dans un secteur en pénurie de travailleurs...

    Étrangement, aucun de ces porteurs de lunettes roses ne semblent avoir souvenirs que l'entreprise Bombardier pour soutirer des $$$ des gouverments mentionnait qu'elle était la plus grosse à offrir des sous-contats à des fournisseurs québécois. Les gouvernements en rajoutèrent... "C'était Bombardier le moteur qui permettait aux sous-traitants d'avoir des contrats, et des emplois"...

    Ouais... Maintenant ces même journalistes et pseudo-spécialistes mentionnent : (...) Le secteur de l’aéronautique, qui compte 40 000 employés au Québec, est frappé, comme d’autres, par des pénuries de main-d’oeuvre. Dans un sens, le moment est bien choisi pour faire ces licenciements alors que bien des entreprises dans le domaine affichent des postes à pourvoi". Ben oui chose, et combien de postes qui sont directement reliés aux sous-contrats de Bombardier? Le plus hilarant ce sont les dires du speudo-specialiste de l'UQÀM qui parle d'ingénieurs, de... et de... qui sont en forte demande. Re-ouais! C'est comme si les 2,500 employés qui seront bientôt en mise à pied étaient tous des ING. Franchement, il faut bien être perdu dans le troisième sous-sol de l'UQÀM pour croire et faire croire des balivernes de ce genre.

    • Pierre Robineault - Abonné 9 novembre 2018 09 h 49

      Malheureusement, la méchanceté ne tue pas!

  • Bernard Morin - Abonné 9 novembre 2018 08 h 35

    Que vient faire cet "article" en page éditoriale? Il y a manifestement un problème de pilotage au Devoir.

  • Gilbert Turp - Abonné 9 novembre 2018 08 h 46

    Ingrate, seulement ?

    Il me semble qu'on peut parler de profonde malhonnêteté.

  • Yvon Pesant - Abonné 9 novembre 2018 09 h 28

    Pleurons sur le fleuron

    Tous autant que nous sommes, nous étions fiers de voir et savoir que l'entreprise créée par Joseph Armand, l'éponyme, prenait son envol vers d'autres horizons d'affaires que celui de la seule motoneige et, aussi, d'autres horizons terrestres québécois pour ce qui est de la création d'emplois régionaux bien rémunérés. Et, en cela et pour cela, en vérité, en vérité, je vous le dis, il était juste et bon, comme dirait l'autre, que nous mettions un peu de nous-mêmes à la roue pour la supporter, à même nos impôts payés à sa majesté, afin que ses amis devenus gestionnaires de cette entreprise montante puissent être bien armés pour prendre les bonnes décisions et faire face à la concurrence.

    Il est assez malheureux pour tout le monde que, chemin faisant, cela se soit traduit en siphonnage constant de fonds publics alors même que l'entreprise Bombardier battait de l'aile à l'une ou l'autre de ses ancienne ou nouvelles enseignes affairantes. Pour tout le monde, sauf pour ces dits gestionnaires qui ont cru que la conccurrence en question était à savoir qui de leur confrérie s'obtiendrait le meilleur salaire et les plus grosses primes, nous semble-t-il.

    Leurs rires nous sont à pleurer sur ce fleuron qui perd de ses pétales et qui se fane avec le temps de leurs ripailles à nos frais.