Prostitution: la FFQ divague

La Fédération des femmes du Québec (FFQ) a franchi un pas de plus vers l’absurde et l’ignominie. En reconnaissant tout bonnement cette semaine la prostitution comme un travail, en associant l’exploitation sexuelle de la femme à un choix libre et éclairé, en promulguant — ou banalisant, c’est selon — le « travail du sexe » tel un métier qui pourrait faire l’objet d’un choix de carrière, cette fédération porte-voix des femmes a confirmé qu’elle ne parle plus pour la majorité. Elle soliloque avec elle-même.

C’est arrivé dimanche dernier. Plongeant avec courage, certes, dans des sujets aussi controversés que la prostitution et le port du voile, les membres de la FFQ réunies en assemblée générale extraordinaire ont décrété, au nom de la pleine autonomie des femmes et du libre choix, qu’il faut reconnaître « l’agentivité des femmes dans la prostitution/industrie du sexe incluant le consentement à leurs activités ».

Le choix des mots n’est pas anodin. L’« agentivité », cette capacité des individus à être des agents actifs de leur propre vie, est ici associée au « consentement », sous-entendu d’un choix éclairé et conscient. Et voilà la prostitution soudain dénuée de toute violence, exploitation ou de tout état de vulnérabilité extrême.

On ne s’étonnera pas que ce dernier affront risque, comme certains le prédisent, de faire imploser la FFQ. Il s’inscrit dans une mouvance observée à l’échelle internationale, selon laquelle certaines des luttes traditionnelles du mouvement féministe ne se jouent plus dans l’arène de la collectivité, mais bel et bien dans celle des droits individuels et de l’intersectionnalité. À chacune son choix. En entrevue au Devoir, la présidente de la FFQ, Gabrielle Bouchard, expose très franchement que les dernières propositions sont en accord parfait avec cette intention de « pousser [cette] approche féministe » plus loin. Adopter une position sur la prostitution qui est « sans jugement ». Tout le monde il est beau, tout le monde il est gentil.

En donnant la voix à toutes les différences sans hiérarchie aucune, la FFQ sombre dans le sacre de la banalisation. Elle s’éloigne de la réalité navrante d’une majorité de femmes pour qui l’exploitation sexuelle associée à la violence n’est pas un choix, mais plutôt l’absence de choix. À côté, cette minorité de prostituées femmes d’affaires autonomes vient de tracer les contours de ce qu’on voudrait nous faire croire être la prostitution au Québec, et ce, au nom d’une idéologie.

Mais non, bien sûr que le portrait n’est pas rose bonbon. Les travailleurs communautaires et les ressources d’hébergement qui recueillent ces femmes écorchées évoquent souvent ce « métier » en parlant de l’enfer de la prostitution. Âmes meurtries, corps violés et violentés, femmes dépendantes non seulement de la toxicomanie, mais de proxénètes les maintenant dans un climat d’oppression. Une recherche réalisée au Québec par la Concertation des luttes contre l’exploitation sexuelle en 2014 a révélé que 90 % des prostituées ont vécu de la violence de la part d’hommes de leur entourage ou de l’industrie du sexe. Les conséquences sur la santé physique sont dramatiques. Sur la santé psychologique, terribles. Impossible de concilier ce scénario détresse avec la position de la FFQ, qui a choisi le lobby pro-travail du sexe.

Les déchirements ne sont pas nouveaux dans l’histoire de la FFQ — le dernier éclatement a donné naissance en 2013 au groupe Pour le droit des femmes (PDF). De manière plus récente, l’emprise du règne de l’individualisme sur des thèmes associés à des luttes collectives a teinté ici et ailleurs le mouvement féministe. Des sujets comme la prostitution, la polygamie, le port du voile sont au coeur des guerres intestines.

Avec sa dernière posture, la FFQ divague. Le culte du choix libre et consentant des femmes à monnayer leur corps dans un mouvement global de libéralisation économique est choquant. Indigne d’une fédération dont on aurait espéré qu’elle soit plutôt tonitruante ailleurs : sur le front de la dénonciation des violences sexuelles telles que la prostitution.

32 commentaires
  • Gilles Bonin - Abonné 2 novembre 2018 00 h 46

    Et pas juste

    sur la prostitution...

    • Johanne St-Amour - Abonnée 2 novembre 2018 13 h 31

      Effectivement pas juste sur la prostitution.

      Plusieurs commentaires, particulièrement d'hommes depuis quelques jours sous les articles concernant cette question, se targue de défendre le libre-choix des femmes qu'on prostitue.

      Ils font la preuve que l'argent achète tout même le consentement à des relations sexuelles que ces femmes ne désirent aucunement!

      Ils tentent d'appliquer la morale aux personnes qui s'opposent aux résolutions adoptées le 28 octobre dans une salle «paquetée» pour le vote.

      Ils «glamourisent» la prostitution, parlant d'escortes, de geisha, d'«assistantes» sexuelles, alors que ces termes se rapportent tout de même à la prostitution. Ils tentent de nous faire pleurer en évoquant ces services des «assistantes sexuelles» auprès des vieillards et des handicapés. Je leur propose de lire cet article sur Sisyphe.org: «Services sexuels pour les handicapés : la pitié dangereuse ».

      Bien sûr, tous ces argument ont pour objectif de soutenir une «droit des hommes à prostituer»!

    • Serge Lamarche - Abonné 3 novembre 2018 03 h 02

      Je ne crois pas aux généralisations de l'article. Les femmes sont assez grandes pour décider elles-mêmes si elles veulent porter un voile ou enlever les voiles. Sinon, vous tombez dans l'inverse qui est d'infantiliser les femmes en leur disant qu'elles sont incapables de prendre des décisions aussi simples.

  • Marcel (Fafouin) Blais - Abonné 2 novembre 2018 04 h 04

    Dégueulasse !

    « Avec sa dernière posture, la FFQ divague. Le culte du choix libre et consentant des femmes à monnayer leur corps dans un mouvement global de libéralisation économique est choquant. » (Marie-Andrée Chouinard, Le Devoir)

    Effectivement, si j’étais une femme, j’aurais « honte » d’être représentée par une fédération trahissant non seulement ma féminité mais aussi mes droits, et ce, en tant qu’une personne humaine d’abord et avant tout en quête de respect et de socialisation responsables !

    Bien que l’agentivité des femmes donne à être reconnue et soutenue par la Société, tout autant celle des hommes que celle des femmes, il apparaît comme absurde de l’appliquer à toutes les sauces dont, en particulier, celles qui les disposeraient à la domination-asservissement des dites personnes par d’autres !

    Dégueulasse ! - 2 nov 2018 -

    • André Joyal - Abonné 2 novembre 2018 22 h 54

      Pour une fois, Fafoin, je vous ai lu au complet.Pourquoi n'adoptez-vous pas cette forme sur une base permanente en oubliant votre psneudo?

    • Serge Lamarche - Abonné 3 novembre 2018 03 h 03

      Tout emploi que l'on n'aime pas est un asservissement. Rares sont les emplois qu'on aime tout le temps...

  • Gaston Bourdages - Abonné 2 novembre 2018 05 h 11

    Tout en accord avec l'énoncé de la FFQ à l'effet...

    ...que « la prostitution est un choix libre » En désaccord avec l'énoncé de la FFQ à l'effet que « la prostitution est un choix éclairé »
    La liberté humaine existe. J'ai toujours un choix. Entre deux pires, l'un l'est moins que l'autre. Entre deux mieux, l'un l'est plus que l'autre.
    À dire que je n'ai pas le choix, j'en déduis que je suis prisonnier. De qui ? De quoi ? Des autres ? À l'ultime, je suis prisonnier de moi-même. C'est fatiguant...être prisonnier de soi-même.
    Impossible pour moi d'envisager la prostitution comme un choix éclairé. Et si ce l'était, c'est éclairé par quoi ? Par qui ? Par quelle sorte de lumière ?
    La prostitution, qu'elle soit physique ou autre est aussi question de morale, de moralité. Il existe de ces gens d'affaires qui se prostituent. J'en témoigne. Je puis me prostituer pour mes idées.
    Il existe toute une dynamique perverse dans la prostitution. Ouf !
    Dire que je me prostitue parce que je n'ai pas le choix est tout faux. J'en témoigne.
    Gaston Bourdages,
    Saint-Mathieu-de-Rioux, Qc.

  • André Chevalier - Abonné 2 novembre 2018 05 h 18

    La FFQ marginalisée par les marginaux

    La FFQ ne représente plus les femmes mais les intérêts de groupes de pression particuliers. Elle perd ainsi tout son poids moral sur les orientations de la société.
    On utilise le même argument pour défendre la prostitution et le port du voile islamique: la prétention que, parce que quelques individus le font librement, ça rend ces comportements acceptables.

  • Mathieu Lacoste - Inscrit 2 novembre 2018 06 h 11

    Il n'a jamais été question de considérer l'exploitation sexuelle comme un travail (sic)!

    Faut être de mauvaise foi, délirant ou ignorant, pour mettre sur le même plan l'exploitation sexuelle et la prostitution librement consentie.

    On ne peut en tout intelligence confondre la femme qui négocie librement ses charmes d'avec la fille qui taille des pipes à vingt piastres au fond des ruelles pour se payer un quart de coke et l'adolescente qui est sous la coupe de proxénètes. Ces deux derniers cas de figure relèvent des services sociaux et de la police.

    Là, au nom de grands principes moraux judéo-chrétien, dès qu'il est question de touche-pipi, les vertueuses âmes s'émeuvent et s'érigent en conscience universelle pour sauver les pécheresses de la damnation éternelle...

    Parce que nous en sommes encore là! à être remués par l'idée de la luxure, pour ne pas que soient abandonnées au péché de la chair les prostituées qui négocient librement leurs charmes, ce à quoi nous leur opposons la chasteté, la pudeur et l'amour courtois…