L’éolien n’est pas la panacée à Apuiat

Le projet de parc éolien Apuiat promis par les libéraux à la communauté innue de la Côte-Nord est menacé, mais le bon sens devrait conduire à une solution.

Rendue publique par un quotidien quelques jours avant le début de la campagne électorale, une lettre du président d’Hydro-Québec, Éric Martel, aux chefs de la communauté innue allait comme suit : « Malgré nos demandes auprès du gouvernement et [de] vos représentants, nous ne disposons d’aucune information pour évaluer finement les bénéfices et retombées économiques du projet. […] Les données recueillies à ce jour […] ne permettent pas d’estimer la rentabilité du projet, et encore moins les retombées potentielles pour la communauté innue, lesquelles pourraient être faibles ou inexistantes. »

En d’autres mots, Hydro-Québec se voyait forcée par le gouvernement de signer une entente sans appel d’offres qui l’obligerait à acheter toute l’énergie produite par un partenaire privé des Innus, la firme Boralex, sans même pouvoir en évaluer les coûts. Si ces faits sont avérés, on peut comprendre les réticences d’Hydro-Québec. On peut même parler de courage. Mais maintenant que les élections sont passées, il faut régler le problème.

On se rappellera que le Québec s’est lancé dans l’éolien en réaction aux manifestations de milliers de Québécois opposés à la construction de la centrale thermique Le Suroît, projetée pour contrer la pénurie d’électricité appréhendée autour de l’an 2000. Le gouvernement Charest a alors choisi de confier la filière éolienne naissante au secteur privé au lieu d’Hydro-Québec, tout en exigeant de celle-ci qu’elle achète la totalité de l’énergie produite à des coûts plus élevés que l’hydroélectricité. En revanche, on posa comme condition qu’une fraction importante des équipements soit fabriquée ou assemblée au Québec, notamment en Gaspésie.

Plusieurs décrets ont été adoptés entre 2003 et 2014, dont quelques-uns évitaient les appels d’offres pour imposer la négociation de gré à gré. Ce fut le cas du projet Apuiat réservé aux Innus.

Au cours de la dernière campagne électorale, François Legault a répété que ce dernier projet de 200 MW sur les 4000 MW au total accordés par les gouvernements précédents ne verrait pas le jour faute de rentabilité. Tout indique qu’on tentera plutôt de négocier une compensation. Ce à quoi les chefs innus s’opposent en expliquant ne pas comprendre pourquoi ce même gouvernement qui invoque les surplus d’électricité pour refuser leur projet veut relancer par ailleurs la construction de barrages encore plus coûteux.

En somme, tout est question d’argent dans ce petit mais délicat dossier. À lire la lettre du président Éric Martel, on comprend qu’Hydro-Québec paierait trop cher l’énergie acquise du partenariat entre les Innus et Boralex, mais on ne sait pas combien : 6 ¢, 8 ¢, 10 ¢ le kWh ?

Dans un rapport publié le printemps dernier, la vérificatrice générale estimait à 2,5 milliards le manque à gagner associé à l’achat d’énergie éolienne entre 2009 et 2016 à un prix moyen de 8,9 ¢ le kWh.

On sait que le coût a baissé depuis : on parle aujourd’hui plutôt de 6,5 ¢ à 8 ¢ le kWh, soit l’équivalent de l’électricité produite à la Romaine. Ce qui est quand même encore très élevé quand on sait que l’Association canadienne de l’énergie éolienne, qui regroupe les fabricants d’équipements, cite l’exemple d’un projet albertain récent de 592 MW terminé à un coût moyen de 3,7 ¢ le kWh. Si Boralex n’est pas en mesure de fournir de l’énergie à un prix aussi bas tout en partageant ses profits avec la communauté innue, il est là, le problème. Pas chez Hydro-Québec.

Le premier ministre Legault parle toujours de relancer la construction de grands barrages dans un but d’exporter l’énergie du Québec vers les États-Unis et l’Ontario. Pour ce faire, il devra d’abord conclure des ententes à long terme avec des clients potentiels, mais aussi avec les communautés autochtones qui occupent le territoire où seront construits ces ouvrages. Ce qui est loin d’être acquis, surtout si on ne règle pas le cas d’Apuiat.

Ce nouveau gouvernement doit aussi revoir l’ensemble de la politique énergétique adoptée par les libéraux en tenant compte de lutte contre le réchauffement climatique, de la protection des cours d’eau et du développement régional. Des contraintes bien difficiles à concilier.

Quant aux nations autochtones, si leur propre développement ne passe pas par l’augmentation pure et simple des subventions gouvernementales, il faudra aussi beaucoup plus que la rente générée par quelques dizaines d’éoliennes et la poignée d’emplois ainsi créés à long terme. Il est là, le plus grand défi de ce gouvernement et de ses vis-à-vis autochtones.

5 commentaires
  • Jean-Henry Noël - Abonné 1 novembre 2018 04 h 27

    APUIAT

    Si le gouvernement Couillard peut décider d'ajouter 500 millions á la cagnotte du fameux consortium Alsthom-Bombardier pour fabriquer d'autres trains Azur, alors que les responsables déclaraient que les trains actuels pouvaient durer jusqu'en 2029, je suis révolté que Hydro-Québec refuse de s'associer aux Inuits pour un projet d'éoliennes prétendant perdre 2 milliards sur 25 ans, des pinotes par an si vous divisez par 25. Nous ne devons jamais oublier que le territoire que nous occupons est celui des Inuits et autres autocthones.Le gouvernement précédent voulait entériner le projet pour des motifs politiques, Le gouvernement Legault s'y refuse : il faudra qu'il se justifie,
    Nous n'avons mème pas commencé á combler les coûts de notre occupation de territoires autotochnes.Pour le sol. Quant aux écoles forcées et au massacre des femmes ...

    • Cyril Dionne - Abonné 1 novembre 2018 15 h 57

      Bon. On bien contents d'apprendre que vous considérez que deux milliards qui vont aller dans les poches de quelques chefs et de Boralex, c'est des « pinottes ». Alors, Hydro Québec se fera un plaisir d’augmenter vos tarifs d’électricité afin de palier au financement des subventions. Merci, mais moi et tous les autres Québécois passons dans ce dossier.

  • Cyril Dionne - Abonné 1 novembre 2018 08 h 20

    Apuiat, l’éléphant blanc de la Côte-Nord

    Fournir de l’électricité à un coût moyen de 3,7¢ le kWh à partir des éoliennes en Alberta, eh bien, c’est du vent. Cette source d’énergie intermittente cache des coûts qui ne sont pas facturés à cause des subventions. Parlons plutôt de 15¢ le kWh.

    Ceci étant dit, si le projet d’Apuiat n’est pas rentable et qu’une compagnie comme Boralex veut s’enrichir sur le dos des contribuables québécois, en bien, ceci ne résoudra pas la situation socioéconomique précaire de la communauté innue. M. Sansfaçon a raison de dire que « la rente générée par quelques dizaines d’éoliennes et la poignée d’emplois ainsi créés à long terme » ne sont que des subventions. Le développement économique subventionné ne fait jamais long feu. Ce « make work project » d’Apuiat est une fausse bonne nouvelle pour la communauté innue. Combien d’entres eux auraient travaillé sur ce projet et eu des emplois à long terme dans un milieu où une éducation universitaire est nécessaire et les compétences technologiques et scientifiques sont de mises? Posez la question, c'est y répondre.

  • Jacques Morissette - Abonné 1 novembre 2018 09 h 50

    Pour changer de ce que le sens commun politique, trop souvent, nous propose.

    Jusqu'à présent, bravo à Éric Martel qui ne prend pas Hydro Québec pour un cheval politique. Celui-ci prend ses responsabilités comme un honnête homme, tout simplement. Hydro Québec est une entité qui ne devrait pas servir à faire de la politique partisane. Comme le dit Jean-Robert Sansfaçon: «...maintenant que les élections sont passées, il faut régler le problème.»

    D'abord, idéalement, la solution serait que les Chefs Innus fassent un peu de recul dance à cette situation au nom des véritables intérêts de leurs communautés qui est de bien les servir. Donc, réfléchir de ne pas faire de la petite politique comme le font malheureusement des partis politiques conventionnels qui travaillent pour leurs intérêts à eux, plutôt que pour les intérêts de tout le monde

    Pourquoi ne pas prendre l'exemple d'Éric Martel qui semble avoir pris très honnêtement le taureau par les cornes. Par ailleurs, s'il y a une chose que j'admire dans les communautés autochtones, c'est bien une certaine façon de voir les choses avec l'indépendance d'esprit qui permet d'éclairer tout le monde des vrais enjeux sur la table et des grandes valeurs que vous choisissez de défendre.

    Je suis sû que tout le monde pourraient sortir vraiment grandis, si Hydro Québec et les Chefs Innus décident de parler des vrais enjeux et que les intérêts du Québec au complet seront bien partagés.

  • Daniel Grant - Abonné 1 novembre 2018 15 h 09

    Cessons de torpiller les solutions

    L’éolien, le solaire, les marées et la géothermie font partie des solutions d’énergie de flux propres, qui sont utilisées maintenant dans les pays avec une vision saine de l’avenir et qui coûtent moins chères que le fossile.

    Voir IRENA.ORG

    Inspirons-nous de ceux qui sont déjà dans les énergies propres du XXI siècle et non pas de ceux qui ne pensent qu'à l'argent facile à faire avec du poison.

    Oui il y a aussi des externalités négatives dans les solutions mais soyons honnêtes, c’est rien à comparer avec les dégâts causés à l’humanité par le pétrole depuis un siècle, par les guerres et la destruction de l’environnement.

    C’est de l’énergie que nous avons besoin, pas de la pollution.

    Entendons nous sur le problème; il faut cesser de trouer la planète pour extraire cette substance toxique enfouie naturellement sous terre depuis des millions d’années, qu’est le pétrole, qui met en danger les conditions d’existence de l’humanité, en polluant l’air qu’on respire, contaminant l’eau qu’on boit et en intoxiquant la terre qui nous nourrie.

    Les 2 problèmes majeurs reliés au pétrole sont la génération d’électricité et le transport. En 2016 l’industrie du transport a dépassé en pollution celle de la génération.

    C’est là où il faut frapper d’abord; générons de l’électricité propre et électrifions les transports et une grande partie des autres solutions écologiques suivront.

    Nous sommes rendu à l’Électricité v3 et on a pas besoin d’aller en guerre pour le vent le soleil et la mer.

    Merci M. Sansfaçon pour cet éclairage.