Réinventer l’école, encore?

Ni le premier ministre, François Legault, ni non plus son ministre de l’Éducation, Jean-François Roberge, n’ont fait de mystère à propos de leur aversion pour le statu quo. Les deux hommes sont plutôt associés à des mots-clés tels qu’audace, changement et efficacité. Si leur intérêt sincère pour le réseau de l’éducation garantit des gestes concrets, il faut toutefois les mettre en garde contre les révolutions-tempêtes : la Santé vient d’y passer et le balayage a laissé des dommages irrécupérables. L’Éducation ne pourra absorber un tel bouleversement.

M. Legault n’a laissé personne indifférent lorsqu’il est passé à l’Éducation sous un gouvernement péquiste au tournant des années 2000. Connu déjà comme M. Pragmatisme, il fut l’auteur des plans de réussite des écoles et des collèges, des contrats de performance des universités liés aux résultats. Ce penchant pour la mesure chiffrée a heurté le réseau au départ, mais demeure somme toute un legs positif du politicien-comptable.

M. Roberge a fait ses marques sur les banquettes de l’opposition comme critique en matière d’éducation aguerri. Il sait de quoi il parle. Et grâce à ses « Chroniques d’un prof idéaliste », publiées en 2016 (Et si on réinventait l’école ?), nous aussi savons de quoi il parle. Bien qu’il ait dû adapter ses idées, depuis, au programme électoral de la CAQ, on peut dire de ce ministre qu’il carbure à l’enthousiasme. À la bonne heure ! Espérons toutefois que le duo Legault-Roberge saura doser ses ardeurs de réforme, car abolir les commissions scolaires, imposer la maternelle quatre ans, augmenter le nombre de classes spéciales, rénover le parc immobilier, augmenter le nombre d’heures de classe par semaine, assurer un plancher de services professionnels — pour ne nommer que les enjeux urgents — s’apparente comme programme à un coup de tonnerre.

Et d’ailleurs, comme le demandent très justement les auteurs de la page Idées ci-contre, ces priorités correspondent-elles à ce que souhaitent vraiment les élèves ? L’équipe éducation de la CAQ a peut-être un choix à faire : les changements de structures ou les réformes philosophiques ? Mener toutes les batailles en même temps équivaudrait à la mise à plat d’un réseau déjà à bout de souffle.

Les pragmatiques allergiques à l’immobilisme n’ont pas que de mauvaises idées, tant s’en faut. Mais ils déploient souvent tellement d’énergie à vanter leurs recettes qu’on finit par oublier l’objectif qu’ils poursuivent. Par exemple avec les maternelles quatre ans, promesse phare de la CAQ en campagne électorale, sur laquelle le ministre de l’Éducation affirme qu’il ne reculera pas. C’est la volonté de dépistage précoce des élèves en difficulté qui est derrière cette mesure : elle repose sur un précepte scientifiquement reconnu selon lequel agir tôt garantit un soutien plus efficace. Le but visé est juste, mais la recette peu réaliste, sans compter que les CPE remplissent déjà ce rôle.

Et que dire de cette « consigne » donnée par M. Roberge d’ouvrir plus de classes spéciales, comme il l’a confié récemment à La Presse, pour soulager la surchauffe des classes ordinaires. Cette seule volonté d’abattre les dogmes camoufle un potentiel de guerre idéologique, les tenants de l’intégration à tout prix affrontant les adeptes de la classe spéciale. Il faudra être très outillé pour y faire face.

M. Roberge a des idées très pertinentes sur l’accès à la profession d’enseignant, qu’il juge ouverte sans contraintes à des personnes qui n’y sont pas pour les bonnes raisons. Voilà une piste associée à un tabou, mais elle mérite d’être examinée. Il s’inquiète des taux de diplomation trop faibles, du niveau de littératie ; il rêve sûrement de revoir la convention collective ; il s’offusque de toute apparence de nivellement par le bas ; il souhaiterait des examens standardisés. Tout cela témoigne de sa connaissance du réseau.

Il faut toutefois lui rappeler que ce réseau ne s’arrête pas aux frontières de la cour de récréation. Le primaire et le secondaire ont occupé tout l’espace de discussion, ou presque, mais dans les collèges et les universités, les défis de financement, de réussite et de soutien aux étudiants sont tout aussi criants. On peut comprendre que l’enseignement supérieur se demande si le nouveau ministre a pour lui une feuille de route.

« Nous n’avons pas le luxe d’attendre avant de remettre notre réseau d’éducation sur les rails », écrivait M. Roberge en 2016. Attendre, peut-être pas. Mais avancer avec mesure et doigté ? Octroyons-nous ce luxe.

 
 

Une version précédente de cet éditorial, qui affirmait que François Legault avait imposé une taxe à l’échec au collégial alors qu’il était ministre de l’Éducation, a été corrigée.

4 commentaires
  • Cyril Dionne - Abonné 30 octobre 2018 08 h 48

    L’école est un exercice difficile

    À l’ère de la 4e révolution industrielle, on parle encore de réinventer l’école comme au temps de John Dewey et de celle-ci avec quatre murs tout comme les industries du temps. Mais ceci est un autre débat pour l’instant. Il y en a qui s’offusque parce qu’on veut changer les modalités de l’apprentissage. Mais au moins, on est loin de la fourberie de Lab-École du gouvernement précédent.

    Oui pour les tests standardisé parce qu’ils sont garants des contenus d’apprentissage et reflète la réalité d’aujourd’hui. Oui pour les classes spéciales parce qu’il faut le dire, l’intégration des élèves en difficulté dans des classe dites normales est un échec pédagogique cuisant sauf pour la recette financière du gouvernement. Oui pour rehausser et valoriser la profession enseignante. Oui pour l’arrêt immédiat du nivellement par le bas.

    Pour ceux qui sont tellement désemparés parce qu’on ne parle pas encore des collèges et des universités, il faudrait comprendre que si l’apprenant ne réussit pas à passer le primaire ou le secondaire sans décrocher mentalement ou physiquement, nul besoin de s’en faire pour le reste. La réussite des élèves passe toujours par le travail et l’effort continu et non par des pratiques pédagogiques magiques et utopiques. En mathématiques, il y a plusieurs façons pour arriver à la réponse, mais il n’y a seulement qu’une bonne réponse. Pour le support, il faudrait commencer à regarder aussi vers les parents parce qu’ils sont garants de la réussite de leurs enfants et le socle où repose la finalité de l’exercice. Pour les défis du financement, ils ont toujours été, ils sont et seront toujours là.

  • Loyola Leroux - Abonné 30 octobre 2018 09 h 18

    A defaut de faire l'Indépendance, soyons créatifs...

    L'augmentation de l'estime de soi et de la créativité sont devenus les duex composantes principales du curriculum des écoles québécoises. Pourquoi ne pas créer une ''nouvelle pédagogie paliative'' pour tous les éclopés intellectuels.

  • Marie-Ève Mathieu - Abonnée 30 octobre 2018 12 h 12

    le piège de la performance

    Mme Chouinard parle du passage de Legault en éducation comme une réussite, c'est tout le contraire: il a établi une culture de reddition de comptes, qui si elle est utile dans l'entreprise, dessert l'enseignement. Il se dépense beaucoup de ressources à prouver que les professeurs font leur travail, qu'ils ont un plan pour la réussite (on doit le réviser tous les 5 ans) et on en mesure la performance. Autrement dit, on paie toute une classe d'administrateurs qui surveillent les enseignants, lesquels doivent sacrifier de nombreuses heures à des réunions, comme des comités de programme, parce qu'on doit réviser chaque programme (élaborer, établir les nouveaux cours, faire approuver le tout en assemblée départementale et mesurer l'efficacité desdits programmes pour pouvoir à nouveau les réviser - Sisyphe, quelqu'un?) Ils doivent de plus étudier des plans stratégiques, des politiques d'évaluation des enseignements, des politiques de la valorisation de la langue française (celle-ci est impérative) et comprendre comment travailler avec des élèves en situation de handicap (EESH), par l'entremise des centres d'aide adaptés (CSA). Évidemment, on a créé comité, consultation et accouché d'une politique pour ce faire. Combien reste-il de temps pour aider ces 3 classes de 37 étudiants, dont 25% sont EESH, 25% ont une autre langue maternelle que le français et les autres qui ont juste de la difficulté. Il y a 10 ans, nous avions environ 24 étudiants pour ces mêmes classes et peut-être 10%, au total, d'étudiants avec difficulté d'apprentissage ou allophones. Mon hypothèse est que la recette Legault a considérablement alourdi la tâche d'enseignement et l'a rendue d'autant plus inefficace. Mais, bon je ne suis pas une administratrice, juste une prof de cégep. Pourquoi diable dois-je consacrer autant de temps à de l'administration dans ce cas? Mais, allons évaluons les profs, chiffrons davantage pour être efficaces. Je plains les profs de primaire et secondaire qui l'ont bien pire.

  • Raynald Richer - Abonné 31 octobre 2018 09 h 30

    Legs positif ?

    "Ce penchant pour la mesure chiffrée a heurté le réseau au départ, mais demeure somme toute un legs positif du politicien-comptable."

    Permettez-moi d’être en désaccord avec vous.
    En jumelant le financement et le taux de réussite, le ministère a forcé le système éducatif à produire des résultats quantitatifs au détriment des résultats qualitatifs.
    Les administrations du système d’éducation ont commencé à produire des rapports de taux de réussite qu’elles ont adressés à chacun des professeurs, des enseignants et des chargés de cours. La pression sur les intervenants a été très forte et si vous étiez précaire, vous aviez intérêt à produire de bons taux. Comme il n’y a rien de magique, et qu’il n’y a eu à peu près aucune injection de ressource, cette mesure a produit une pression importante sur la qualité de l’éducation et sur les processus de sélection.

    C’était l’époque du classement des écoles en fonction du taux de réussite. Par la suite, le gouvernement libéral a étendu cette mesure au secondaire.

    Présentement, lors de séances organisées par les écoles, les élèves du secondaire subissent des pressions pour s’inscrire aux cours les moins exigeants. On leur explique (en insistant) que s’ils n’ont pas une moyenne suffisante, ils ne doivent pas s’inscrire dans les cours de science ou en math fortes. En fait, on va refuser d’inscrire un élève au cours avancé si sa moyenne est jugée insuffisante. On lui conseillera de suivre ces cours en intégration au cégep si jamais il en a besoin...

    Auparavant, on encourageait les jeunes à se dépasser et à s’ouvrir le plus de portes possible. Aujourd’hui, on restreint leurs horizons et “le problème” est pelleté au niveau supérieur.
    Bref, cette obsession comptable qui relie le financement au taux de réussite n’a produit rien de positif dans un système déjà mal financé.