Les élucubrations trumpistes

ashington a enregistré un déficit budgétaire 17 % plus élevé pour l’année terminée en septembre que pour l’année précédente, soit 779 milliards comparativement à 666 milliards en 2017. Il s’agit du plus important déficit annuel depuis 2012, année touchée par les suites de la Grande Récession de 2009.

En pourcentage, ces 779 milliards représentent 3,9 % du PIB. Appliqué au Canada, le même ratio équivaudrait à un déficit de 87 milliards au lieu de la quinzaine de milliards projetée pour l’année en cours. Une belle hypocrisie de la part des républicains, qui ont passé huit années à critiquer les performances du gouvernement Obama.

Si l’on se reporte à la présentation de leur projet de loi budgétaire, en début de mandat, M. Trump et les républicains justifiaient la baisse des impôts sur les profits des entreprises et celle sur les centaines de milliards à rapatrier de l’étranger en prédisant une explosion des investissements et des salaires aux États-Unis.

Or, sauf pour certains secteurs comme la haute technologie et quelques exemples marginaux largement publicisés, cela ne s’est pas produit. Du moins pas encore. Les entreprises en ont plutôt profité pour racheter d’importants blocs d’actions en circulation afin de faire grimper artificiellement leur valeur au profit des actionnaires et des dirigeants. Ainsi, selon le New York Times, les dix plus grandes banques, dont JP Morgan et Citigroup, ont racheté à elles seules 70 % des 77 milliards d’actions retirées de la circulation par les institutions financières en 2017 en prévision des baisses d’impôt annoncées par M. Trump.

Mais le plus paradoxal, c’est qu’on a effectué ces baisses d’impôt tout en augmentant largement les dépenses militaires alors que l’économie américaine fonctionnait déjà près de son plein potentiel avec un taux de chômage de moins de 4 %.

Selon la bonne vieille théorie keynésienne, les gouvernements doivent profiter de la phase de croissance du cycle économique pour rééquilibrer les finances en prévision de l’inévitable phase de décroissance qui exigera l’inscription d’importants déficits pour continuer d’offrir les services aux citoyens. En revanche, des déficits élevés alors que tout va bien accroissent inutilement l’endettement tout en risquant la surchauffe et l’inflation.

Pas pour Donald Trump et ses conseillers, qui défendent une autre vision identifiée à la « théorie de l’offre ». Selon cette école, il faut baisser les impôts même en période de croissance pour inciter les entreprises et les individus à réinvestir cet argent dans de nouvelles capacités de production et ainsi stimuler la croissance sans risque de surchauffe, puisque l’offre précède la demande. Cela a déjà été essayé sous Reagan et Bush avec pour résultats que les déficits et la dette ont augmenté sans que les revenus qui devaient être générés par la croissance suivent.

C’est en s’inspirant de la même idéologie que le président Trump critique la Réserve fédérale américaine (Fed) chaque fois qu’elle augmente les taux d’intérêt. La semaine dernière encore, M. Trump a qualifié la Fed de « loco » et de « crazy » pour avoir augmenté les taux pour la troisième fois cette année.

Par souci de préserver l’indépendance de cette institution dont les décisions ont une influence énorme sur les marchés, aucun président ne s’est ainsi permis de critiquer les politiques de la Fed au cours des dernières décennies. Aucun, sauf Donald Trump, bien sûr, qui dit s’y connaître bien mieux que les gouverneurs de la Fed en matière de taux d’intérêt.

Selon toute vraisemblance, à moins d’un ralentissement économique majeur, les experts de la Fed prévoient au moins cinq nouvelles hausses des taux d’ici les prochaines élections, en 2020. Des hausses toujours très modestes, destinées à ramener progressivement les taux à un niveau plus neutre, entre 3 et 4 %.

Avec une économie en pleine ébullition, la Fed doit mettre un terme à l’époque du crédit presque gratuit et du même coup retrouver sa capacité d’intervention en période de ralentissement. Si elle attend trop et laisse l’inflation s’installer, les hausses seront beaucoup plus radicales et destructrices.

Suivre les conseils du président Trump équivaudrait pour la Fed à continuer d’injecter des centaines de milliards dans une économie déjà fortement stimulée par les 1500 milliards de baisses d’impôt annoncées pour les prochaines années.

Heureusement que Donald Trump n’est pas seul à bord du navire américain, même si sa seule présence est déjà source de bien des cauchemars, y compris pour ses propres partisans.

3 commentaires
  • Mario Jodoin - Abonné 17 octobre 2018 01 h 34

    Théorie et argumentaire

    «Selon cette école, il faut baisser les impôts même en période de croissance pour inciter les entreprises et les individus à réinvestir cet argent dans de nouvelles capacités de production et ainsi stimuler la croissance sans risque de surchauffe, puisque l’offre précède la demande.»

    En fait, il est inconcevable que les conseillers de Trump croient ces fadaises. Il est clair que les dirigeants de ce parti les utilisent comme argumentaire pour faire accepter ces baisses d'impôts aux plus riches qui financent les campagnes électorales des républicains, s'ils ne versent pas carrément en plus de pots de vin aux élu.es de ce parti.

  • Gilles Bonin - Abonné 17 octobre 2018 06 h 06

    Mais les partisans

    de Trump et les hypocrites républicains au Congrès s'en foutent, espérant garder le momentum en leur faveur et poursuivre le plus longtemps possible leur «agenda» rétrograde. Le retour du baton sera très, très douloureux et... à la charge des successeurs, les démocrates. Et boum, revoila les républicains (conservateurs) qui déchireront leurs chemises et mettrons tous les torts sur les nouveaux élus démocrates qui devront réparer les pots cassés et présenteront l'ère Trump comme un âge d'or (le mythe Reagan traîne encore sa légende). Et le bon peuple, en souffrance car c'est lui qui va payer, se retournera vers ces casseurs de système et de solidarité sociale que sont les conservateurs américains. Les USA vont dégringoler encore plus vite qu'annoncé et, nous les canadiens (y compris les québécois), parce que dépendants trop de l'économie américaine, allons en avaler des vertes et des pas mûres. Avenir fragilisé et en péril...

  • Daniel Gagnon - Abonné 17 octobre 2018 06 h 48

    Comme des clandestins au grand jour, les boucaniers sont au pouvoir.

    « L’innommable », comme l’a récemment si bien qualifié Jean Chrétien. Il aurait pu dire « l’abominable », ou encore « l’exécrable », ou « l’épouvantable » ou « l’effroyable ». Toujours au haut de l’affiche, journellement, grâce à ses tweets abscons, Donald Trump triomphe et tire les marrons du feu pour ses Républicains. Il y a des dissensions chez eux, mais la ligne de parti est la loi, et malgré toutes les pratiques non éthiques du Président Trump, on navigue avec lui, le boucanier sans vergogne, le pirate aux commandes, comme des clandestins au grand jour, on vole le pays, on le siphonne, on le met en danger, peu importe, au plus fort la poche, c’est le mot d’ordre de ces flibustiers.