Les Saoudiens, des alliés toxiques

Le meurtre présumé du journaliste Jamal Khashoggi au consulat de l’Arabie saoudite à Istanbul, en Turquie, vient rappeler à la face du monde l’inconfort dans les relations pernicieuses qu’entretiennent les régimes démocratiques occidentaux avec l’une des pétromonarchies les plus rétrogrades et les plus répressives du Moyen-Orient.

Selon des informations non confirmées, attribuées aux services de renseignement turcs, Khashoggi aurait été interrogé, torturé, tué et démembré par des agents saoudiens, le 2 octobre dernier, dans le consulat de l’Arabie saoudite à Istanbul. Le régime du prince héritier Mohammed Ben Salmane Al-Saoud a nié toute implication dans la disparition de Khashoggi, un ressortissant saoudien tombé en disgrâce en raison de ses critiques du régime.

À la suite d’un entretien avec le prince, lundi matin, le président américain, Donald Trump, a évoqué la possibilité que l’assassinat du collaborateur du Washington Post soit l’oeuvre de tueurs solitaires, une hypothèse qui sied à merveille aux intérêts saoudiens.

Pour M. Trump, c’est la dernière d’une suite d’explications sans l’apparence d’un fil conducteur. Dans les premiers jours de ce funeste feuilleton international, le président américain a minimisé l’importance de la disparition de Khashoggi, en indiquant qu’il n’était pas un citoyen américain. Samedi, il a menacé l’Arabie saoudite d’un « châtiment sévère » s’il s’avère qu’elle est impliquée dans la mort de Khashoggi. Dimanche, il a indiqué qu’il n’avait pas l’intention de suspendre les livraisons américaines d’armes à l’Arabie saoudite, de peur de perturber l’économie américaine. En réponse à cette escalade verbale, l’Arabie saoudite a exprimé son intention ferme de riposter à d’éventuelles sanctions.

   

C’est le fin mot de l’affaire. L’empreinte économique de l’Arabie saoudite sur les États-Unis est suffisamment importante pour que ceux-ci ménagent leurs critiques. La question ne pourrait se résumer à l’importation du pétrole saoudien et à l’exportation des armes américaines. Riyad est aussi un allié américain au Moyen-Orient. Un allié imparfait, répressif, insensible aux revendications pour l’avancement des droits de la personne, en particulier ceux des femmes. Le prince hériter se présente comme un réformateur, alors qu’il libère les forces répressives, à l’échelle intérieure et aussi au Yémen, théâtre d’une guerre impitoyable. Un allié imparfait, mais le seul sur lequel les États-Unis peuvent encore miser pour contenir l’autre puissance régionale au Moyen-Orient qu’est l’Iran.

Ce mélange d’intérêts économiques et géopolitiques explique en partie les réponses mesurées de Paris, de Londres et de Berlin, qui ont exigé une enquête impartiale sur la disparition de Khashoggi. Le Canada vend toujours des blindés à un régime qui flagelle les blogueurs et assassine les journalistes, a déploré aux Communes le député bloquiste Luc Thériault, en référence à l’emprisonnement de Raïf Badawi et à la disparition de Khashoggi.

La ministre des Affaires étrangères, Chrystia Freeland, n’a pas l’intention de faire marche arrière à ce chapitre. Le gouvernement Trudeau a sans doute gardé un amer souvenir de son intervention maladroite pour exhorter l’Arabie saoudite à libérer des militants pour les droits de la personne emprisonnés à tort, en août dernier. En riposte, Riyad a expulsé l’ambassadeur du Canada, en plus de suspendre les relations commerciales et les vols aériens entre les deux pays. Ainsi, la ministre Freeland s’est contentée lundi de joindre sa voix au concert des nations timorées, en exigeant à son tour une enquête « approfondie, crédible et transparente » sur la disparition de Khashoggi.

 

En résumé, le Canada va défendre l’avancée des droits de la personne, mais pas trop, et surtout pas au point de compromettre des relations diplomatiques déjà tendues à l’excès avec l’Arabie saoudite. Le moment est pourtant propice pour une intervention concertée des régimes occidentaux, dans la tradition du multilatéralisme, afin que le vent des réformes souffle plus fort que celui de la répression en Arabie saoudite. Depuis le printemps arabe, en 2011, le régime cherche à satisfaire les volontés d’émancipation du peuple et à moderniser ses institutions, sans rien céder de son pouvoir monarchique.

L’affaire Khashoggi, ne serait-ce que par l’indignation qu’elle suscite, offre un prétexte pour exiger plus d’efforts des Saoudiens, et non l’inverse.

10 commentaires
  • Nadia Alexan - Abonnée 16 octobre 2018 01 h 45

    Un boycottage de ce pays voyou s'impose.

    Honte à nos gouvernements qui parlent de droits humains des deux côtés de la bouche. Ils ne veulent pas trop bousculer cet État voyou malgré ses atrocités. Comment peut-on regarder sur nos écrans la famine décrétée par le prince héritier de l'Arabie saoudite sur les enfants du Yémen et ne pas s'indigner? Les horreurs commissent par ce régime barbare, mérite qu’on le déclare «persona non grata» parmi les pays civilisés et qu’on lui coupe toutes relations diplomatiques et commerciales au lieu de lui vendre des armes.

  • Jean-Pierre Martel - Abonné 16 octobre 2018 08 h 56

    Un régime qui cherche à se moderniser. Vraiment ?

    J’étais plutôt d’accord avec cet éditorial jusqu’à la fin.

    « Depuis le printemps arabe, en 2011, le régime cherche à satisfaire les volontés d’émancipation du peuple et à moderniser ses institutions, sans rien céder de son pouvoir monarchique. »

    En Arabie saoudite, comme au Bahreïn et en Syrie, le Printemps arabe a été écrasé dans le sang.

    Parallèlement, on a augmenté les allocations versées aux citoyens saoudiens pour les faire tenir tranquille. Mais le régime ne s’est pas libéralisé et n’a jamais cherché à ce faire.

    À titre d’exemple, Ali Mohammed al-Nimr, un jeune adulte _chiite_ coupable d’avoir manifesté pour la Démocratie dans son pays, a été condamné à être décapité et à ce que son cadavre soit crucifié et exposé publiquement jusqu’à la décomposition évidente des chairs.

    Voilà comment le régime répond aux demandes d’émancipation de son peuple.

    L’élection d’une poignée de femmes à des postes mineurs et le droit accordé de conduire ne sont que des colifichets qu’agitent les firmes de relations publiques payées par Ryad pour donner l’illusion que le régime se libère.

    Or ça marche. Si j’en juge par la fin de cet éditorial.

  • Claude Gélinas - Abonné 16 octobre 2018 09 h 46

    Arabie saoudite : d'autres disparitions mystérieuses.

    Dans son édition du 12 octoblre, le journal Le Monde rappelait que des Saoudiens vivant en exil ont été ramenés de force sans jamais donner signe de vie. Ces disparitions forcées s'apparentent à des règlements de comptes internes à la dynastie royale précise Yaha-Al-Assiri membre de l'ONG défense des droits de l'homme saoudienne ALQST,

    Ces différentes histoires portent la marque de l'impulsif Mohammed Beb Salman, adepte de politique intérieure comme extérieure de pratiques aussi peu orthodoxes qu'elles sont musclées. C'est à lui que l'on doit la dévestatrice offensive au Yémen, la mise à l'écart du Quatar, le mouton noir du Golfe, une vraie fausse démission du premier ministre libanais Saad Hariri en novembre 2017 : un épisode rocambolesque qui, à quelques traits communs avec les cas exposés plus haut. Ce n'est qu'après l'intervention du Président français qu'il avait pu quitter le royaume.

    Mais l'événement avec lequel la présente affaire entretien le plus de ressemblance est l'enlèvement de l'historien Nasser Saïd un célèbre dissident saoudien kidnappé par un cadre de l'OLP à la solde de l'Arabie saoudite, L'homme aurait été drogué et expédié par avions vers le royaume ou il aurait été assassiné.

    Dans ce contexte, il ne faut pas se surprendre que la Maison blanche avec à sa tête un Président voyou et caractériel qui a participé avec enthousisame à la danse du sabre a réagit a minima alors que le Congrès hausse le ton.

    Ce que tout cela démontre c'est qu'avec l'argent du pétrole ces dictatures réussissent à acheter le silence de nombreuses démocraties alors qu'en sourdine le royaume propage la violence à l'ensemble de la planète.

  • Michel Lebel - Abonné 16 octobre 2018 09 h 53

    Un poids réel mais léger

    Une question toujours actuelle: quel poids a le respect des droits de la personne dans les relations interétatiques? Hélas, il faut bien le dire, ce poids est léger. Les intérêts géopolitiques et financiers des États priment généralement sur les droits humains. Depuis la création de l'ONU en 1945 et l'adoption de la Déclaration universelle des droits de l'Homme en 1948, les choses ont cependant changé. Les droits de la personne sont mieux connus et respectés, mais que de progrès il reste à faire! Mais comme dit le proverbe: ''Rome ne s'est pas bâti en un jour''. C"est par la pression de gouvernements, d'ONG, de certains médias et des citoyens que les choses évoluent. Il ne faut pas désespérer: il faut toujours croire en la personne, du Saoudien comme de tout autre.

    Michel Lebel

    • Nadia Alexan - Abonnée 16 octobre 2018 11 h 16

      À Michel Lebel:
      Les lois ne sont pas inscrites dans le béton. On peut toujours les changer pour arrêter les atrocités et les massacres commissent par les États-voyous.
      Notre silence face à ces atrocités que l'on visionne, chaque jour, sur nos écrans est scandaleux. Il faut lancer un cri de cœur afin de pénaliser cet État voyou.

    • Michel Lebel - Abonné 16 octobre 2018 15 h 47

      @ Nadia Alexan.

      Je crie, plutôt j'écris, comme vous, pour changer les choses. Je suis un espérant.

      M.L.

  • Cyril Dionne - Abonné 16 octobre 2018 10 h 52

    Vous voulez véhicules blindés légers canadiens avec ça?

    Les Saoudiens, des alliés toxiques? Il faut appeler au boycottage? Pourquoi? Est-ce que c’est parce qu’ils ont attiré Jamal Khashoggi au consulat de l’Arabie saoudite à Istanbul pour le tuer et ensuite le découper en petits morceaux pour le mettre dans des valises qui avaient été achetées au préalable? Beaucoup oublient que les consulats ou les ambassades représentent une partie du territoire respectif des pays et que leurs lois et politiques peuvent y être appliqués. Le consulat saoudien en Turquie faisait parti de leur pays.

    Mais ce que tous les bien-pensants et donneurs de leçons occultent, ce qu’ils ont élus l'Arabie saoudite à la Commission des droits des femmes et au Conseil des droits de l’homme des Nations unies en bonne et due forme. Quelle hypocrisie de la part de tous. Évidemment, les nations n’ont pas des règles d’éthique, seulement des intérêts.

    Et pourquoi tout cette commotion pour un incident où tous reconnaissent que l’Arabie saoudite est une dictature religieuse de filiation sortie tous droit de l’âge de bronze et qu’ils assassinent régulièrement leurs dissidents? Le seul fait d’arme où ils n’y sont aucunement responsables et qui attire l'empathie et la sympathie de tous, c’est que leur sous-sol contient une des plus grandes réserve d’or noir dans le monde. Vous voulez véhicules blindés légers canadiens avec ça?