Une faillite nommée Trans Mountain

La Cour d’appel fédérale a réussi malgré elle un tour de force : avec son jugement coup de poing annulant jeudi l’expansion du projet Trans Mountain, elle condense les contradictions d’un premier ministre ayant failli là où il avait promis le plus.

Justin Trudeau n’a-t-il pas martelé qu’il se ferait le chantre d’une vraie réconciliation avec les Premières Nations ? N’a-t-il pas joué la carte du gouvernement vert en promettant la fin des subventions aux énergies fossiles et la lutte contre les changements climatiques ? Belote et rebelote : dans son analyse, la cour fédérale le coince précisément sur ces deux engagements phares, annule le décret qui donnait le feu vert et renvoie Ottawa à la planche à dessin.

L’échec est cuisant : la pétrolière texane Kinder Morgan a confirmé jeudi la transaction de 4,5 milliards qui fait des Canadiens les — malheureux — propriétaires d’un pipeline destiné à exporter hors marché américain le pétrole albertain. La facture totale oscillerait entre 7 et 9 milliards. L’industrie ne voulait pas assumer le risque de ce projet d’expansion ; le Canada a décidé par l’absurde d’en faire un fleuron.

En prime, pour ajouter au fiasco ? La première ministre de l’Alberta, Rachel Notley, qui avait fait de l’autorisation de ce projet une condition à son adhésion au plan canadien de lutte contre les changements climatiques, vocifère et se retire de l’accord canadien. La faillite politique est complète.

Mais n’était-elle pas prévisible ? Entre l’Alberta, déterminée à tripler le volume de pétrole transitant par le port de Vancouver, et la Colombie-Britannique, effarouchée par les risques environnementaux associés à Trans Mountain, les libéraux de Justin Trudeau avançaient en zone politique minée. Partisan d’une utopie alliant le développement des sables bitumineux à des objectifs de réduction des gaz à effet de serre, M. Trudeau a révélé au fil du temps un parti pris pour le pétrole à coups de projets de pipeline. Mais on ne peut pas souffler le chaud et le froid. Prétendre à la réduction des GES tout en multipliant les projets de production et d’exportation accrues de pétrole mène droit à un mur. Nous y voilà.

Du côté des Premières Nations, qui contestaient le projet d’expansion notamment pour ses failles environnementales, l’heure était aux réjouissances, vendredi. Elles espèrent que les tribunaux ont sonné la mort du projet — mais Ottawa va tout faire pour relancer ce qu’il a chèrement payé.

Le jugement accuse l’Office national de l’énergie (ONE) et le gouvernement de n’avoir pas tendu vers ces peuples une oreille sincère et d’avoir conséquemment décidé sur la base d’informations incomplètes. Les magistrats de la cour fédérale rappellent qu’un « échange de renseignements » n’a rien d’un véritable dialogue. Et ils sermonnent : lorsqu’on consulte vraiment, on doit être prêt à faire volte-face !

« Si le Canada soutient que le mandat des membres de l’équipe des consultations avec la Couronne ne se résumait pas à prendre des notes, la prépondérance de la preuve indique qu’ils se sont comportés comme si leur rôle, en grande partie, consistait à consigner fidèlement les préoccupations des demandeurs autochtones et à les transmettre aux décideurs », dit le jugement. Personne ne pouvait plaider ici l’ignorance. En juillet 2017, la Cour suprême avait conclu à une consultation bidon de la communauté inuite de Clyde River, qui redoutait les effets de relevés sismiques dans les eaux côtières du Nunavut sur les mammifères marins.

La prochaine consultation devra inclure des pièces qui manquent au portrait d’ensemble, car l’ONE a aussi failli dans son évaluation de la portée du projet, excluant le trafic maritime de son analyse. Ses effets sur les espèces marines, les épaulards au premier chef, n’ont pas fait partie de la prise de décision.

Le décret gouvernemental repose donc sur une analyse environnementale incomplète et une consultation de façade avec les Premières Nations, ce qui le rend caduc. Voilà Justin Trudeau coincé là où il avait promis une parfaite feuille de route.

21 commentaires
  • Patrick Boulanger - Abonné 1 septembre 2018 01 h 19

    « L’industrie ne voulait pas assumer le risque de ce projet d’expansion ; le Canada a décidé par l’absurde d’en faire un fleuron. »

    Ouch!

    • Cyril Dionne - Abonné 1 septembre 2018 10 h 12

      Nicolas Hulot, le saint patron des victimes écologiques, fait objet de poursuite d’harcèlement sexuelle en France. Ouch !

    • Pierre Fortin - Abonné 1 septembre 2018 13 h 05

      Monsieur Dionne, Nicolas Hulot s'expliquait de cette affaire devant Jean-Jacques Bourdin en février 2018. Voyez vous-même ces deux minutes d'entrevue très éclairantes : https://www.youtube.com/watch?v=Uv-w6eyNNEU

    • Patrick Boulanger - Abonné 1 septembre 2018 15 h 56

      @ M. Dionne

      Le lien entre votre commentaire et le mien est difficile à trouver?

    • Cyril Dionne - Abonné 2 septembre 2018 09 h 08

      M. Fortin, en 2008, date à laquelle M. Hulot a été interviewé par la police, personne n'était accusé d’harcèlement sexuelle en France. L'histoire pourrait être très différente à la lumière de 2018. Pascale Mitterrand, petite-fille de François Mitterrand, est l’auteure de la plainte déposée pour viol contre M. Hulot, pour un fait qui remontait en 1997. Elle avait 19 ans à l’époque, donc d’âge de majorité civile, matrimoniale et pénale.

  • Yvon Pesant - Abonné 1 septembre 2018 02 h 51

    Vrai faux jeton, Justin Trudeau?

    La question mérite qu'on se la pose. À tout faire le contraire de ce qu'il avait dit, il y a tout lieu de se demander si c'est nous qui avions mal compris la teneur de ses propos ou si c'est lui qui nous mentait effrontément, il n'y a pas si longtemps. Mais peut-être est-ce seulement parce que notre bon Premier canadien n'est en fait qu'un beau gosse à l'esprit faible agissant comme le valet servile des puissants de ce monde, eux le manipulant dans le sens de leurs intérêts. Allez savoir!

    Dans un cas comme dans l'autre, il y a bon nombre de ses électeurs qui, le rouge au front, doivent se sentir passablement floués et honteux de leur vote.

    • Cyril Dionne - Abonné 1 septembre 2018 12 h 34

      Après nous avoir fait acheter un pipeline bidon au coût de 4,5 milliards de dollars qui était sensé de transporter le pétrole le plus sale de la planète, Justin a vendu les Québécois aux Américains en ce qui concerne la gestion de l'offre. Bien oui, il y avait une entente avec les Américains avec la gestion de l'offre mais où tout cela à chavirer, eh bien, si situait dans le pourcentage alloué aux Américains. Bien oui, le gouvernement Trudeau chiffrait déjà à quatre milliards le montant des compensations aux producteurs laitiers canadiens. La nouvelle avait été ébruitée dans les journaux anglais du ROC et américains. En plus du pourcentage alloué, il y avait les chapitres 11 et 19 qui traitent de la souveraineté du Canada vis-à-vis son puissant voisin qui était sujet à litige. Vous allez voir, le gouvernement Trudeau signera l’entente commerciale d’ici quelques semaines avec les Américains en sacrifiant les travailleurs du Québec pour ceux de l’Ontario.

      Maintenant, essayez de comprendre pourquoi les Québécois ont voté pour lui? N’est stupide que la stupidité.

  • Gilles Bonin - Abonné 1 septembre 2018 05 h 46

    Une faillite

    à la hauteur de l'envergure intellectuelle de Jusssstinnnnn....

  • Gaston Bourdages - Abonné 1 septembre 2018 07 h 36

    Et si au lieu d'écrire : « Ottawa va tout faire pour relancer...

    ....ce qu'il a chèrement payé ». nous puissions y lire « Ottawa va tout faire pour relancer ce que les payeurs de taxes et d'impôts ont chèrement payé » Pas celles et ceux ayant recours aux paradis fiscaux mais les citoyens comme vous madame Chouinard, les « autres » et moi. Nous sommes les bailleurs de fonds des 7 ou 8 milliards de $ mentionnés.
    Nous sommes celles et ceux qui finançons cette « faillite nommée Trans Mountain »
    Les politiciens et l'appareil gouvernemental gèrent des argents que nous déboursons.
    Gaston Bourdages,
    Saint-Mathieu-de-Rioux, Qc.

  • Christiane Gervais - Abonnée 1 septembre 2018 08 h 36

    Comme quoi....

    Comme quoi il faut beaucoup plus, et autre chose, que se "déguiser" en ceux que l'on prétend traiter avec respect, en égaux, pour mener à bien un tel projet et en négocier la faisabilité. Pourquoi diable chez les Premières Nations voudrait-on de ce pipeline, même en échange de millions, davantage que les autres Canadiens et Québécois?

    • Julien Thériault - Abonné 1 septembre 2018 11 h 56

      Sans doute parce qu'onl les sait plus pauvres et qu'on les pense, par conséquent, plus facilement achetables. Il y a tant de gens qui s'imaginent que l'argent mène le monde, alors qu'en fait, ce sont eux qui se laissent mener par l'argent.