Démission de Nicolas Hulot: climat de résignation

Le départ fracassant du Français Nicolas Hulot de son poste de ministre de la Transition écologique sert une admirable mais cruelle leçon de lucidité. L’ancienne recrue vedette du gouvernement Macron ne pouvait plus tenir : « Je me surprends tous les jours à me résigner, à m’accommoder des petits pas. » Alors que « nous avons basculé dans la tragédie climatique », il baisse pavillon. Il ne peut plus laisser les concessions noyer ses convictions.

Cette démission-surprise, dont le président Emmanuel Macron n’avait pas été prévenu, se préparait depuis un moment. Elle confirme d’abord que les influenceurs écologistes ont une portée d’action sans doute plus puissante hors des murs du gouvernement qu’à l’intérieur. Douloureux constat.

Elle rappelle aussi l’inéluctable : la lutte contre les changements climatiques menée dans une économie qui nourrit le problème est vouée à l’échec. Le Canada n’échappe pas au paradoxe planétaire selon lequel les intérêts économiques et industriels sont diamétralement opposés aux plans d’action destinés à freiner la déchéance de la planète. L’acquisition controversée par Ottawa du pipeline Trans Mountain fut chez nous l’illustration parfaite de l’alliance improbable de l’économie et de l’environnement. Le développement de l’industrie des sables bitumineux heurte de plein fouet les cibles de réduction marquée des émissions de gaz à effet de serre, mais on rêve encore d’un projet à l’autre au réalisme du tandem écologie-économie.

Nicolas Hulot l’a confirmé : la présence d’un lobbyiste à un entretien d’importance à l’Élysée sur la réforme de la chasse a contribué à son départ. « Probablement un élément qui a achevé de me convaincre que ça ne fonctionne pas comme ça devrait fonctionner », a-t-il dit à l’antenne de France Inter.

M. Hulot a dit tout haut ce que d’aucuns pensent tout bas. La gravitation constante de certains lobbys autour des enjeux environnementaux et le poids — économique — de leurs demandes ne vont guère de pair avec la mission de sauvegarde de la planète. Les appétits des forestières, gazières et pétrolières avalent-ils au passage toute velléité de protection sérieuse des espèces, de l’eau potable, de la biodiversité ? Au Québec, une nouvelle Loi sur la qualité de l’environnement impose un test climat mesurant les prévisions d’émissions de GES liées à tout projet industriel, mais sa portée finale demeure imprécise.

De plus, au sein d’un même gouvernement, l’Environnement passe souvent à la trappe, écrasé par d’autres intérêts. Hulot a souffert d’un bras de fer avec son comparse de l’Agriculture autour notamment des délais d’interdiction du glyphosate, cet herbicide dit cancérigène. Consterné que l’urgence d’une planète menacée ne supplante pas tout le reste, il fut excédé. Chez nous, des batailles d’intérêts semblables se sont jouées autour de l’interdiction des néonicotinoïdes, ces pesticides « tueurs d’abeilles ». En outre, il est toujours difficile d’inscrire la baisse de la consommation de la viande comme mesure d’action concrète aux plans environnementaux lorsqu’on sait que chaque kilo de viande bovine produit en moyenne 27 kilos de GES, selon des données des Nations unies.

Nicolas Hulot dit : « Je ne veux plus me mentir. » Ses convictions refoulées sous les compromis, il choisit de s’extraire d’une mascarade — pourtant, la France hôtesse de la COP21 et initiatrice du One Planet Summit n’a pas le plus à rougir, disons-le. Combien de ministres mus d’abord par un certain optimisme ont dû ravaler leurs principes et suivre le pas du gouvernement ? Le rachat de Trans Mountrain souscrivait-il en tout point aux convictions de la ministre de l’Environnement Catherine McKenna ? Il est permis de poser la question.

Le retrait de Hulot pointe aussi la banalisation ambiante. Comment peut-on ne pas socialement, collectivement, planétairement se mobiliser pour tout faire, alors que le pire est déjà là ? « Je ne comprends pas », dit-il, la mine triste. Dans l’indifférence générale, « alors que la planète devient une étuve », que les ressources naturelles s’épuisent, que la biodiversité est menacée, que les effets du réchauffement climatique se multiplient et que certains sont irréversibles, la procrastination règne.

L’environnement est-il pointé comme un enjeu par la population dans la campagne électorale qui agite en ce moment le Québec ? Tristement, non. Avec comme conséquence très peu d’empressement du côté des caravanes pour causer environnement. Un seul rappel devrait suffire pourtant à inscrire la sauvegarde de la planète au sommet des priorités : le Québec n’arrivera pas à honorer la cible de réduction des GES de 20 % d’ici à 2020. Au rythme où vont les choses, le Canada aussi ratera son objectif.

Au fond, la pire menace pour la planète est l’apathie collective, le climat de résignation. Que, comme le dit Nicolas Hulot, « petit à petit on s’accommode de la gravité et on se [fasse] complice de la tragédie ».

30 commentaires
  • Pierre-Alain Cotnoir - Abonné 30 août 2018 03 h 44

    Comprendre pourquoi cette passivité de tous

    Vous voulez comprendre le pourquoi de cette passivité. Alors que notre civilisation fondée sur l’abondance d’énergie fossile, ayant décuplé ses ravages sur la planète, s’enfoncera de plus en plus dans d’inextricables contradictions, vous voulez savoir comment réagissent nos concitoyens?

    Pour cette très grande majorité née alors que ce mode de vie issue de la deuxième Grande Guerre devenait une nouvelle norme, pensée et promue par les GM et les Exxon de ce monde, « The American way of life is not up for negotiations. Period.», comme l’a clamé si haut et si fort George Bush en 1992. Aussi, il faut s’attendre qu’ils en défendent bec et ongles le maintien jusqu’à la dernière extrémité.

    Alors, il faut s’attendre à ce qu’ils se tournent vers ceux qui leur promettent de défendre ce mode de vie duquel ils sont devenus accros. Des politiciens qui, contre toute vision à long terme, leur promettront son maintien coûte que coûte. Faudra-t-il pour cela détruire entièrement les autres acquis, sacrifier l’intérêt collectif au profit de l’intérêt privé, bazarder le climat et l’environnement pour extraire jusqu’à la dernière goutte de pétrole?

    C'est Nicolas Hulot ou Harvey Mead qui ont donc raison, peu importe le parti, si le peuple ne désire que le maintien d'un mode de vie déjà condamné, l'on s'en va tout droit sur un mur. Il faut de toute urgence remettre en question ce système économique qui ne carbure qu'à faire de l'argent avec de l'argent et qui pour y arriver a besoin d'une croissance sans limites. Les politiciens au cours de cette élection déclinant bêtement leurs rengaines économistes, oubliant l'urgence écologique, ne font que nourrir d'illusions des électeurs qui rêvent d'encore de V.U.S., de banlieues s'étendant sans cesse, de vacances par avion, etc. La gabegie énergétique et matérielle apparaît ainsi au plus grand nombre comme allant de soi, comme étant normale... même si elle ne demeure accessible qu'à un humain sur sept.

    • Nadia Alexan - Abonnée 30 août 2018 11 h 45

      Bravo et félicitations à madame Chouinard pour le courage de ses convictions exprimées dans son éditorial d'aujourd'hui.
      Pour sauvegarder la planète, il faut s'en sortir de la logique capitaliste de la croissance éternelle et de la cabale de lobbyistes qui influencent les décisions de nos élus.
      Nos politiciens font de l'aveuglement volontaire en négligeant l'urgence des changements climatiques. Il faut miser sur le transport en commun pour sortir de la puissance de la voiture. Nous sommes en train de compromettre le futur de nos enfants sur la terre par notre apathie et notre indifférence.

    • Cyril Dionne - Abonné 30 août 2018 15 h 52

      Avant de consacrer Nicolas Hulot comme martyr de la cause écologique, faudrait-il le rappeler qu’il fait objet de poursuite d’harcèlement sexuelle en France. Bien oui. Cela pourrait expliquer son départ précipité de l’arène politique.

      En passant Mme Alexan, même si on adopterait le transport en commun au Québec pour sortir de la puissance de la voiture, cela ne serait qu’un coup d’épée dans l’eau. La journée que la Chine, l’Inde et les États-Unis (ils produisent à eux trois, les deux tiers des gaz à effet de serre de la planète) feront un effort avec leur 3 milliards de population, eh bien, peut-être que les choses vont changer. Si vous attendez seulement pour la mobilisation citoyenne du Québec, vous risquez de manquer le bateau.

      Et on revient toujours à la même équation, celle de la surpopulation. La Terre est un organisme et les changements climatiques ne connaissent point les frontières géopolitiques. Donc, si les peuples des pays en voie de développement qui connaissent aujourd’hui une émancipation économique veulent consommer de la même façon que nous, nous sommes perdus et pas à peu près. Essayer de convaincre ces gens de la simplicité volontaire, eux qui ont toujours pataugé dans la misère, pourrait s’avérer très difficile. On n’arrive même pas à se convaincre nous-mêmes de la nécessité et de l’urgence qui est à nos portes.

  • Gilles Bonin - Abonné 30 août 2018 04 h 00

    Le seul

    et vrai problème, c'est le fait que l'écologie persuade une vaste majorité mais ne convainct pas chacun qu'il doit faire un grand virage ce qui implique de changer grandement. Et le passage des «veudettes» au fond centrées sur elles-mêmes n'améliore pas la chose. L'erreur de Macron aura été de nommer Hulot comme ministre, considéré comme un grand coup polique par tous les media et commentateurs patentés et les premiers à descendre en flamme toute réforme majeure lorsqu'elle frappe un segment ou l'autre de la société ou même ne fait qu'effleurer un quelconque petit privilège.

  • Claude Coulombe - Abonné 30 août 2018 04 h 35

    Homo Sapiens est un être semi-conscient et imprévoyant...

    Le problème est que Homo Sapiens est un être semi-conscient et imprévoyant. Je m'explique. Il nous arrive de prendre conscience de certains problèmes comme la pollution, la destruction de la Nature ou le réchauffement climatique. Cela dit, nous tardons à agir...

    En effet, ce sursaut de conscience est malheureusement vite endormi par la perception du manque d'urgence (il reste du temps), l'évolution lente des problèmes (i.e. la grenouille qui finit par mourir dans de l'eau qui se réchauffe lentement) , la paresse, les problèmes quotidiens , le sentiment d'impuissance, la simple distraction ou le déni savamment instillé dans nos cerveaux par les manipulateurs comme les climato-négationnistes (des gens qui nient les faits scientifiques mais qui se prétendent sceptiques).

    Pourquoi est-ce ainsi? C'est peut-être un mécanisme qui permet à Homo Sapiens de continuer à vivre comme si de rien n'était alors qu'il a la certitude de mourir. Homo-Sapiens n'est définitivement pas équipé pour faire face aux problèmes contemporains. Ce manque de prévoyance (qui est la capacité d'adaptation) condamne Homo Sapiens à disparaître ou à évoluer. Une évolution davantage sociale, culturelle ou technologique car l'évolution biologique est bien trop lente.

    • Pierre-Alain Cotnoir - Abonné 30 août 2018 14 h 42

      @ Jean Richard On ne peut pas dire que votre analyse ne nage pas dans une certaine complaisance en regard des déplacements par avion. Gauthier Chapelle rappelle dans "Le vivant comme modèle" ceci: "Je me souviens avoir testé mes émissions personnelles et constaté que tous les petits efforts d’une année étaient réduits à néant par un seul voyage transocéanique en avion". Bref, 5000 km ça gruge, ça gruge énormément, même avec votre évaluation de 3 litres par 100 km... Par ailleurs, rendre utile la pollution par les aérosols laissés dans le sillage des avions comme un bienfait, c'est verser dans la géoingénierie et des dangers qu'elle recèle avec son côté d'apprenti-sorcier.

  • Dominique Dupuis - Inscrite 30 août 2018 06 h 23

    nos chères habitudes...

    J'ai tenté à quelques reprises d'aborder cette question dans mon entourage et il me semble avoir perçu que ce n'est pas tant l'apathie qui rend les gens indifférents au problème environnemental. En effet, ces personnes que je connais bien font preuve d'une grande volonté dans d'autres domaines de leur vie mais se dérobent lorsqu'il s'agit de considérer cet enjeu. Je crois qu'elles redoutent les nombreux changements qu'elles devraient apporter à leur quotidien si elles reconnaissaient l'ampleur du problème. En autre, bon nombre de mes amis sont de grands voyageurs et l'on sait bien qu'à notre époque, les moyens de transport sont très polluants, en particulier l'avion. Si l'on doit pousser la réflexion jusqu'au bout, il faudra tous admettre que notre mode de vie moderne ne représente en fait qu'une illusion de progrès. Un "progrès" dont on est incapable de gérer les conséquences désastreuses ne devrait logiquement pas être considéré comme tel. Si les avancements en matière de solidarité sociale, de droits humains, d'alphabétisation, ... suscitent chez moi l'admiration, il n'en est pas autant des nouvelles commodités matérielles dont nous profitons maintenant. Au fil des années, j'ai réalisé qu'elles engendraient un coût dont hériteront les générations futures. Il y a 500 ans, le Moyen Âge nous léguait de sublimes cathédrales alors que dans 500 ans, si la Terre ne devient pas inhabitable avant, nos descendants devront vivre au milieu de montagnes de déchets plastiques (couches jetables, emballage, ...) en état plus ou moins avancé de décomposition. C'est bien dommage mais ils nous considéreront sans doute comme des barbares égocentriques. Cette année, je ne suis pas vraiment la campagne électorale car mon choix est déjà fait depuis longtemps: Je voterai Vert tant que l'environnement ne sera pas une priorité pour les autres partis.

    • Tristan Roy - Abonné 30 août 2018 09 h 47

      Voter vert équivaut à annuler votre vote. Vous êtes bien mieux de soutenir un parti qui a le pouvoir à sa portée. Et soutenir en particulier un de ses candidats qui se démarque dans son parti par sa priorisation de l'environnement.

    • Jean Richard - Abonné 30 août 2018 10 h 41

      « En autre, bon nombre de mes amis sont de grands voyageurs et l'on sait bien qu'à notre époque, les moyens de transport sont très polluants, en particulier l'avion. »

      En particulier l'avion ? Voyons un peu : une voiture individuelle transporte en moyenne 1,2 personne en brûlant 9 litres de pétrole aux 100 km. Et une majorité de gens s'en sert au moins deux fois par jour.

      Un avion récent (Airbus, Boeing...) brûle environ 3 litres aux 100 km par passager, donc, beaucoup moins qu'une voiture, et ce n'est qu'une minorité de gens qui prennent l'avion deux fois par année (une à l'aller, l'autre au retour). Quant à la propreté... Des turbines tournant de façon optimale afin de tirer le maximum de chaque goutte de carburant, c'est ce que les exploitants ont demandé depuis belle lurette aux constructeurs. En avion, le poids est un ennemi. Chaque kilo de kérosène embarqué enlève un kilo à la charge utile de l'appareil. 75 kilos de kérosène, c'est un passager payant de moins.

      Braquer la caméra avec un objectif grand-angle sur l'avion en tentant de culpabiliser les gens qui voyagent, ce n'est qu'une façon de masquer le quotidien et l'absence de volonté des gens de revoir leur façon de se déplacer au quotidien. L'apport de l'avion de passagers en matière d'émissions de GES ne représente que moins de 2 % du total. Mais il y a plus : qui dit GES dit réchauffement. Au lendemain du célèbre 11 septembre, où les avions ont été cloués au sol pendant trois jours, on a observé qu'en l'absence de ces traînées de condensation (de fines particules d'eau congelée), l'écart entre les températures diurnes et nocturnes avait augmenté (1,5 °C en moyenne et 3,0 °C à certains endroits. Les nuits étaient un peu plus fraîches et les jours sensiblement plus chauds. Les traînées de condensation réfléchissent une partie non négligeable du rayonnement solaire vers l'espace, diminuant le réchauffement diurne.

      La science a encore des choses à apprendre et à valider...

  • Raynald Blais - Abonné 30 août 2018 07 h 04

    Comment comprendre?

    « Comment peut-on ne pas socialement, collectivement, planétairement se mobiliser pour tout faire, alors que le pire est déjà là ? « JE NE COMPRENDS PAS », dit Nicolas Hulot, la mine triste. » (rapporté par Marie-André Chouinard)

    L’article de Marie-Andrée Chouinard livre le même message que celui de Francine Pelletier du 8 août dernier intitulé “Sale temps pour l’environnement” : Les deux journalistes ne comprennent pas (ou le font dire à d’autres) que la dégradation de l’environnement ne puisse éveiller la conscience d’agir maintenant.

    Bien que le rapport de cause à effet entre L’ÉTAT DE L’ENVIRONNEMENT et LA CONSCIENCE DE SON ÉTAT soit réel si l'on observe la mobilisation environnementale grandissante, le capitalisme relativise ce rapport en polluant, et l’environnement, et les consciences.