Régression clientéliste

Pour la première fois depuis près de 50 ans, la question nationale — le statut provincial, la souveraineté et l’épouvantail du référendum — est absente de la campagne électorale au Québec. Ce vide n’a pas été comblé par l’expression d’une vision sociale et économique. Il semble que l’heure n’est plus aux grandes idées et ambitions mais plutôt aux micro-mesures destinées à plaire à des segments de l’électorat bien définis, aux jeunes familles, surtout, et aux aînés. En ce début de campagne, les stratégies politiques versent dans le clientélisme.

Le slogan de campagne du Parti libéral du Québec donne le ton : « Pour faciliter la vie des familles », clame-t-on. Comme projet de société, comme ambition nationale, on a déjà connu mieux. Le projet social libéral se résume à rendre plus facile, plus agréable l’existence des familles banlieusardes.

Afin de répondre au pragmatisme dont se drape la Coalition avenir Québec, les engagements libéraux sont simples, concrets. Ainsi, on promet de verser aux parents de 150 $ à 350 $ de plus par enfant. Les soins dentaires de base, qui sont fournis gratuitement aux enfants de moins de 10 ans, le seront jusqu’à 16 ans — une mesure que nous avons jugée souhaitable — ainsi qu’aux aînés moins nantis. Ajouter une personne pour assister l’enseignante à la maternelle et en première année tout comme la gratuité des services de garde pour les enfants de 4 ans sont des engagements valables. Toutefois, comme micro-mesure dont on s’étonne qu’elle puisse figurer dans une plate-forme électorale, on notera la promesse de décliner deux cartes d’assurance maladie pour les enfants, une pour chacun des parents.

Déterminé à attirer l’attention, le Parti québécois, qui dispose pourtant d’un programme bien étoffé, y est allé de nouveautés particulièrement pointues : des repas à prix modique offerts dans toutes les écoles primaires afin de « libérer » les parents de la tâche fastidieuse de préparer les lunchs de leur progéniture, du matériel scolaire fourni par l’école afin de « libérer » les parents de la tâche de se le procurer, un « Tinder » du covoiturage qui permettra à chacun des occupants de recevoir 4 $ par trajet.

Pendant ce temps, la Coalition avenir Québec réitère son engagement « de remettre de l’argent dans la poche des familles » avec l’uniformisation du taux de la taxe scolaire, une mesure qui coûte 700 millions, et reformule sa promesse d’instaurer un « bébé-bonus » qui revient sous la forme d’une allocation familiale pour les deuxième et troisième enfants.

L’impression générale en ce début de campagne, c’est que les trois partis font de la surenchère afin de séduire les électeurs avec des mesures qui les avantageront individuellement. Ils incitent les citoyens à se comporter en clients, en consommateurs de services étatiques avant tout, avec rabais et ristournes à la clé. Dans cette optique, leur vote devrait aller au plus offrant.

Il fut un temps où les politiciens en campagne électorale promettaient des bouts de route ou même des frigidaires aux électeurs. Heureusement, ces pratiques n’ont plus cours, mais certains vieux réflexes subsistent. Ainsi, avec des accents duplessistes, le chef libéral, Philippe Couillard, parlant de lui-même à la troisième personne, s’est vanté d’avoir contribué à la réalisation d’investissements de 250 millions dans sa circonscription de Roberval. « Je sais qu’il y a bien des dossiers qui n’auraient pas réussi si le député de Roberval n’était pas premier ministre du Québec », a-t-il affirmé sans ambages. C’est une autre façon — déplorable, soit dit en passant — de rappeler à l’électeur où se trouve son intérêt direct.

De son côté, Québec solidaire s’est évertué à montrer que la gauche qu’il incarne peut aussi faire miroiter des avantages tangibles. Puisant dans son programme coulé dans le béton de sa scrupuleuse démocratie partisane, QS a répété son engagement d’assurer la gratuité en éducation « du CPE au doctorat ». À sa décharge, il s’agit d’une promesse à portée universelle qui n’a rien à voir avec les mesures ciblées des autres partis. Éloigné du pouvoir, QS, qui propose un virage radical en matière de fiscalité et de services publics, peut se targuer d’une certaine pureté.

La campagne est encore bien jeune. Mais il est à souhaiter que les partis cessent de miser sur des annonces racoleuses et disparates pour livrer plutôt une vision du Québec qui s’appuie sur un programme cohérent, que ce soit en éducation, en santé, en économie ou en environnement. La question nationale n’est peut-être pas l’enjeu de l’élection — nous croyons qu’il faudra y revenir un jour —, mais ce n’est pas une raison pour se laisser entraîner dans une régression clientéliste dont la plupart des électeurs ne sont pas dupes.

26 commentaires
  • Yolande Chagnon - Inscrite 28 août 2018 01 h 00

    UNE ÉLECTION PROVINCIALE

    Quand on enlève la question nationale d'une campagne électorale au Québec, cela devint tout bêtement...une élection provinciale où l'on parle de garderies, de ponts et chaussées et de lunch à l'école ou de manger mou.

    Nous ne sommes pas différents des Néo-Brunswickois ou des Saskatchewanais.

    Quand il n'y a plus de feu dans la cheminée, on se concentre sur la couleur du papier peint ou de la vaisselle.

    Jean-François Lisée invite les souverainistes à revenir au bercail; il est mal placé pour donner des leçons de fidélité ou de loyauté à ce sujet, lui qui a envoyée cette question aux calendes grecques depuis si longtemps.

    Cette campagne de «peddlers» est d'une tristesse inouie.

    Mon père me rappelait qu'à l'élection de 1960, face à l'ambitieux programme de Jean Lesage et des Libéraux de l'époque, Antonio Barrette, chef de l'Union Nationale promettait un «vaste programme d'amélioration du réseau d'égouts dans la province».

    58 ans plus tard, chaque parti a son Antonio Barrette.

    • Jean Richard - Abonné 28 août 2018 10 h 27

      Peut-être qu'Antonio Barrette était un visionnaire involontaire... Dans nos égouts se retrouvent bien des choses et des substances qui ne devraient pas s'y trouver et qui sont une menace pour l'environnement. Et si on élargit le cadre de ce qu'est un égout, on pourrait parler de recyclage. Là, c'est la catastrophe. Le sujet est presque tabou mais l'information finit par sortir : les Québécois et plus particulièrement les Montréalais risquent avant longtemps de bouder le bac vert, en apprenant qu'une grande partie de ce qu'on y dépose avec soin se retrouve au même endroit que le contenu de leurs poubelles, avec un voyage supplémentaire en camion. Un jour on apprend que le verre n'est pas recyclé. Un autre jour on apprend que personne ne veut de notre papier ou carton. Même les plastiques seraient trop contaminés. Et les Chinois ne veulent plus de notre métal.

      Il y a dans la présente campagne électorale un important élément manquant que je n'hésiterais pas à mettre au-dessus de la question nationale : l'environnement, une richesse collective qui nous échappe de plus en plus. Le discours des trois vieux partis face à des enjeux majeurs comme l'exploration du sous-sol, le transport, le recyclage, les pratiques agricoles... est d'un flou ténébreux. Quand le PQ nous annonce de généreuses primes à l'utilisation des voitures privées pour relier la lointaine banlieue au centre-ville, il se trompe de siècle. C'est ce même PQ qui a mis en place de généreuses subventions à l'achat de voitures de luxe, qui a misé sur l'autorisation de brûler les feux rouges pour atteindre nos objectifs de diminution des émissions de GES. Finalement, le silence de la CAQ et du PLQ valent peut-être mieux que les trouvailles des années 60 du PQ.

      L'idée de revoir nos égouts n'est peut-être pas si mauvaise.

  • Yolande Chagnon - Inscrite 28 août 2018 01 h 00

    UNE ÉLECTION PROVINCIALE

    Quand on enlève la question nationale d'une campagne électorale au Québec, cela devint tout bêtement...une élection provinciale où l'on parle de garderies, de ponts et chaussées et de lunch à l'école ou de manger mou.

    Nous ne sommes pas différents des Néo-Brunswickois ou des Saskatchewanais.

    Quand il n'y a plus de feu dans la cheminée, on se concentre sur la couleur du papier peint ou de la vaisselle.

    Jean-François Lisée invite les souverainistes à revenir au bercail; il est mal placé pour donner des leçons de fidélité ou de loyauté à ce sujet, lui qui a envoyée cette question aux calendes grecques depuis si longtemps.

    Cette campagne de «peddlers» est d'une tristesse inouie.

    Mon père me rappelait qu'à l'élection de 1960, face à l'ambitieux programme de Jean Lesage et des Libéraux de l'époque, Antonio Barrette, chef de l'Union Nationale promettait un «vaste programme d'amélioration du réseau d'égouts dans la province».

    58 ans plus tard, chaque parti a son Antonio Barrette.

  • Marie Nobert - Abonnée 28 août 2018 01 h 20

    Monsieur Dutrisac vous m'avez fait rigoler...

    «La campagne est encore bien jeune.» J'ai lu: «La campagne est encore bien jaune.» Foi d'animal, elle est «beige», «drab» (toutes graphies confondues) et, le restera. https://oreilletendue.com/2014/09/30/non-couleur-du-jour/ Bref.

    JHS Baril

  • Gilles Bonin - Abonné 28 août 2018 03 h 16

    Eh! oui,

    ce sera une petite campagne démagogique et à la hauteur de vue d'un petit peuple qui se voit comme tel: rétréci. Bon passons à la chose qui sera la plus plaisante (ou navrante, c'est selon): quel parti ou chef (ou sous-chef, ou porte-parole, ou candidat(e)) dérapera le plus et comment, déjà que les lbéraux et M. Couillard ont commencé sous le thème de la panique qui commence à prendre comme du jello instantanée au congélateur - à propos les pogos de QS seront en bonne compagnie. Triste pour notre avenir, mais rigolo sur le moment - le Québec n'est-il pas entré dans l'ère des humoristes de tout crin depuis un certain nombre d'années?

  • Jean Duchesneau - Abonné 28 août 2018 06 h 03

    Quelle pureté? Que de l’antagonisme!

    « Éloigné du pouvoir, QS, qui propose un virage radical (...) peut se targuer d’une certaine pureté.« 

    Quoi de nouveau dans cette idéologie de la bienpensance qui s’attaque aux riches et aux capitalistes maudits? Il faut lire attentivement le programme de QS pour comprendre que leur projet de « socialiser l’économie » est une vieille ragaine socialiste qui n’a pas marché; pas plus en Europe de l’est (URSS), qu’en Chine où au Vénezuela où le chavisme a appauvri un pays aux ressources extraordinaires. Qu’on aime, qu’on aime pas, toute organistion qui ne se définit que par la vertu est voué à l’échec. L’église catholique qui mets le couvercle pression sur la sexualité de ses clercs. Les régimes socialistes qui répriment le désir d’enrichissement personnel. La pureté idéologique est séductrice en théorie; loin du pouvoir. Mais, dans la pratique, elle est dangeureuse car, elle s’exprime dans l’ombre. Un programme politique équilibré, fondé d’une part, sur l’encouragement à l’entreprenariat, donc sur la création de richesse et d’aute part, fondé sur la redistribution de la richesse est plus réaliste et plus sage. Ce que l’on ne souhaite pas chez-nous, et qui nous distingue des américains, c’est d’un capitalisme débridé; on s’identifie davantage aux pays scandinaves. La clé de leur succès n’est pas dans la détestation et la contrainte comme le propose QS, mais dans un consensus social entre les gouvernements, la population, le monde syndical et le monde économique; ça c’est de la maturité politique! Nous faisons face à d’énormes défis. Pour y faire face, nous avons besoin de personnes rassembleuses qui font arriver les choses par consensus. La vision et l’action politique de Lisée/Hivon est à la hauteur d’un René Lévesque. Ceux et celles qui ridiculisent la « boîte à lunch » ou le covoiturage n’ont rien compris de l’ampleur symbolique et effective de telles propositions fondées sur un équilibre entre des approches « bottom-up » et « top-down ».

    • Jean Richard - Abonné 28 août 2018 09 h 55

      Mais oui, mais oui ! Remontons à 1963, année où nous vivions sous un régime communiste dirigé par le PLQ. Des idéologues, et parmi un certain René Lévesque, avaient convaincu les dirigeants en place d'étatiser rien de moins que la société Hydro-Québec et toutes ces compagnies privées qui nous offraient un si bon service et avaient des noms aussi révélateur que Shawinigan Power...

      Au lendemain de l'étatisation d'Hydro-Québec, nous sommes devenus tellement pauvres que la nouvelle société d'état a dû baisser ses tarifs pour que les consommateurs puissent payer leur facture mensuelle. Et depuis, nous avons les tarifs parmi les plus bas au Canada, ce qui n'empêche pas Hydro-Québec de nager dans les surplus. Quelle chance nous avons raté : si tous ces surplus avaient été des profits pour des sociétés privées, ces dernières nous auraient sûrement enrichis en partageant ces profits, comme elles ont l'habitude de le faire.

      Quelques années plus tard, sous un autre régime communiste, dirigé par le PQ cette fois, une féministe communiste dont on ne connaissait que le prénom, son nom étant en réalité celui de son conjoint, s'était attaquée à un autre fleuron de l'industrie enrichissante : l'assurance automobile. Cette fois, on prit soin de partager la poire en deux en laissant la tôle au privé et la peau et les os au public. Encore une fois, cette étatisation nous a profondément appauvris. Les primes avaient baissé et la société d'état nageait dans les surplus, privant le privé de profits enrichisseurs de société. Et contrairement aux pratiques du privé, la nouvelle société d'état avait exclu le sexisme de sa tarification. Jusque là, les hommes payaient beaucoup plus cher pour leurs primes d'assurance. La société d'état allait désormais rétablir la parité, sans égard à la faute.

      Vite ! Il faut reprivatiser tout ça. Le Venezuela nous pend au bout du nez. La preuve, on entend de plus en plus d'espagnol sur les trottoirs montréalais.

    • Jean Duchesneau - Abonné 28 août 2018 10 h 37

      Vous caricaturez et ridiculisez mon propos M. Richard. Le PQ ne s’est jamais engagé dans la nationalisation tous azimuth de l’économie comme le propose QS. Le programme de QS n’a rien à voir avec le PQ des années 70-80 qui avait une vision social démocrate alors que le programme de QS est du socialisme pur et dur d’idéologie fondée sur la lutte des classes. Rien dans le programme de QS n’encourrage la création de richesse par l’entreprenariat.

    • Jean Duchesneau - Abonné 28 août 2018 11 h 04

      Programme de QS: à l’évidence l’entreprenariat n’est pas encouragé mais, toléré pour quelque temps. Rien à voir avec la social démocratie scandinave et celle du PQ!

      « 3.2.1 Rapports entre les différents secteurs de l’économie
      a) Considérant ce qui précède, Québec solidaire vise, à long terme, la socialisation des activités économiques. Ce processus de transformation sociale reposera, notamment, sur une économie publique forte (secteur des services publics, société d’État et nationalisation de grandes entreprises dans certains secteurs stratégiques) et sur une économie sociale à promouvoir et à développer (coopérative, secteur communautaire, entreprise d’économie sociale). Une certaine place au secteur privé sera maintenue, particulièrement en ce qui a trait aux PME.«  https://quebecsolidaire.net/propositions/notre-programme

    • Jean Duchesneau - Abonné 28 août 2018 11 h 14

      Le PQ recherche la concertation, QS la confrontation. QS a rejeté la main tendue par le PQ via Véronique Hivon ce qui a tiré les deux partis de gauche vers le fond. C’est quoi la solidarité de QS?

      « Une vision du soutien aux entreprises fondée sur la concertation: Le Parti Québécois mettra la concertation locale, régionale et nationale au cœur de sa stratégie de soutien aux entrepreneurs, selon trois idées fortes :

      Un principe de concertation renouvelé : face à la concurrence internationale, l’avantage comparatif de nos territoires dépend davantage de notre capacité à mettre en place démocratiquement des arrangements institutionnels collectivement avantageux, plutôt que de la simple exploitation de ressources naturelles;
      Des instances de concertation ayant des moyens importants : autant au niveau local, régional que national, les acteurs du milieu doivent avoir les moyens de définir leurs priorités et de mettre en œuvre les plans d’action dont ils conviennent;
      L’intéressement des travailleurs : les primes d’intéressement ou des modèles de propriété collectifs favorisent la participation des travailleurs dans la gestion de leur entreprise et, ainsi, contribuent à sa pérennité, à sa productivité et à son maintien en sol québécois. » https://pq.org/programme/