Prêtres abuseurs: l’abîme

« Nous, membres du grand jury, avons besoin que vous puissiez entendre ceci. » Capter d’abord l’attention de son auditoire. Lui signifier que ce qu’il s’apprête à lire est des plus singuliers, mérite une attention soutenue et tous les égards. Puis, livrer un récit poignant de 900 pages couvrant 70 ans d’abus sexuels commis par des prêtres pédophiles sur au moins 1000 victimes mineures identifiées, et peut-être des milliers d’autres demeurées inconnues.

Non, il ne s’agit pas du film Spotlight et de l’enquête du Boston Globe sur une histoire de prêtres pédophiles à Boston au début des années 2000. Il s’agit du rapport du procureur de la Pennsylvanie publié mardi et qui fait suite à deux ans d’enquête sur six des huit diocèses de l’État. Cette enquête menée par un jury composé de citoyens est une véritable bombe. C’est une saga historique aux tristes relents de déjà-vu. Une confession détaillée pointant un abîme : les failles d’hommes religieux ayant violé impunément des tout-petits, mais aussi celles d’une Église catholique qui savait, et qui a camouflé le tout.

D’autres scandales du genre dénoncés çà et là sur le globe depuis maintenant plusieurs années n’ont heureusement pas encore éteint la colère et l’indignation dans le chloroforme de l’indifférence. Mais les jurés ont fait en sorte ici qu’avec la publication de leur rapport se termine le règne du silence. « Nous savons que certains d’entre vous en ont entendu parler avant. Il y a eu d’autres rapports sur les abus sexuels sur les enfants au sein de l’Église catholique. Mais jamais à cette échelle. Pour beaucoup d’entre nous, ces histoires avaient eu lieu ailleurs, loin d’ici. Maintenant nous connaissons la vérité : c’est arrivé partout. »

Deux ans d’enquête. Des dizaines de victimes interrogées. Des milliers de pages de documents internes examinés. Pour tirer une conclusion horrifiante : au moins 1000 enfants et adolescents identifiés ; 300 prêtres de Pennsylvanie ayant commis l’innommable ; des agressions, des viols, dont les descriptions sont difficiles à soutenir. Les faits reprochés s’échelonnent de 1940 à 2010. Le jury, dans son élan de transparence assumé, publie les noms de tous, même de ceux qui sont passés de vie à trépas.

« Nous sommes malades de tous ces crimes qui seront impunis et non dédommagés, écrivent les jurés. Ce rapport est notre seul recours. Nous allons donner leurs noms et décrire ce qu’ils ont fait, tant les agresseurs sexuels que ceux qui les ont protégés. »

La force de ce rapport accablant réside donc dans le fait que les représentants du peuple ont choisi de tout nommer, sans censure : les noms des abuseurs, les agressions, la nature du système — « endémique », disent-ils — qui a permis que l’Église pousse l’art de la dissimulation jusque dans des archives secrètes et la protection de personnes haut placées, tels des évêques et des cardinaux.

    

Ces révélations s’ajoutent à quelques décisions successives douloureuses pour l’Église catholique, et toujours de plus en plus près du pape François. On apprenait au printemps que l’ancien grand argentier du Vatican, le cardinal australien George Pell, subira deux procès pour des accusations concernant une époque où il était prêtre à Ballarat, dans les années 1970, et une autre où il était archevêque de Melbourne, dans les années 1990.

Puis, au Chili, l’ensemble de la Conférence des évêques a offert sa démission en bloc au pape François pour avoir sciemment protégé des prêtres abuseurs, détruit des preuves et encouragé des avocats à minimiser des accusations, ce que le pape lui-même a associé à de la « négligence grave ». Enfin, la démission du Collège des cardinaux de l’archevêque de Washington Theodore McCarrick, accusé d’abus sexuels, a remis à l’avant-plan non seulement le fléau de ces agressions chez les ecclésiastiques, mais aussi le camouflage organisé pour protéger les agresseurs.

La mise au jour de scandales aux contours similaires est chaque fois douloureuse, mais néanmoins utile. Dans plusieurs États où les victimes n’osaient rien dire par crainte de la toute-puissance de l’Église, voilà que les langues se délient. Le clergé, piqué par la politique de tolérance zéro et de transparence du pape François, sait qu’il ne peut plus pratiquer l’autorégulation. La justice s’applique à tous les hommes, religieux y compris. Mieux, le fardeau de la culpabilité n’incombe plus aux seuls abuseurs, mais aux institutions et autorités qui les ont protégés et parfois promus en dépit de leurs crimes. Les compensations financières et règlements de gré à gré ne suffisent plus : justice doit être rendue.

31 commentaires
  • Nadia Alexan - Abonnée 16 août 2018 01 h 52

    La religion ne devrait pas avoir préséance sur tous les autres droits!

    Malheureusement, ces scandales ne se limitent pas à l'Église Catholique. Le programme W5 de CTV vient de divulguer un scandale aussi choquant chez les Témoins de Jehovah qui eux aussi sont plus déterminés de défendre les agresseurs sexuels que les victimes. La même chose s'est produite chez le gourou de la chasteté et de la moralité islamiste, Tarek Ramadan, emprisonné en France, en ce moment, pour des agressions sexuelles.
    Bref, avec toute cette hypocrisie religieuse ambiante, ne devrions-nous pas favoriser la laïcité et arrêter de mettre la religion en dessus de tous les autres droits?

    • Cyril Dionne - Abonné 16 août 2018 09 h 16

      Vous avez raison Mme Alexan. Toutes les superstitions monothéistes sont coupables de ces abus envers ceux qui ont besoin protection et confort. C'est la position d'autorité institutionnelle entérinée par les lois qui donne préséance à un droit divin dans les activités humaines, et ceci, sans droit de regard, qui nous conduit à des scandales d'une ampleur inimaginable.

      On sait tous que la liberté de conscience inclut le droit de croire en des amis imaginaires et que les religions organisées surutilise ce passe-droit légal pour raffermir leur pouvoir sur les sociétés. Cela les dispensent de payer taxes et impôts en plus d'exercer un trop grand pouvoir sociétale afin d'influencer de nombreux projets de loi. Et si elles sont attaquées, elles mettront leur cape vertueuse afin qu'elles soient inattaquables. Personne n'est contre la vertu. Pour les musulmans, ils crieront tout simplement à l'islamophobie.

      Nous sommes en 2018 et la séparation des superstitions organisées, les religions, de l'État de droit devrait être renforcée et non pas diminuée. Avoir un besoin inné de croire ne supplante pas le droit des autres à la liberté d'expression et à la sécurité. Ceci est vrai non seulement dans le cas des amis imaginaires, magiques et extraterrestres, mais aussi pour ceux qui dénigrent la liberté d'expression des autres en invoquant des concepts aussi absurdes que l'appropriation culturelle.

      Si on regarde de près toutes les situations où il y a des gens en position d'autorité, vous verrez toujours des formes d'abus sur les autres, des adeptes aux superstitions organisées aux corps policiers qui transcendent les lois civiques et morales. Donc, rien de surprenant dans le verdict du jury de Pennsylvanie puisqu'on le retrouve partout. Ce qui est injuste, c'est que la plupart des gestes restent impunis. La neutralité de l'état passe par la laïcité et avait, a et aura toujours bien meilleur goût.

  • Gaston Bourdages - Abonné 16 août 2018 04 h 53

    Je suis d'opinion qu'une situation...

    ...de cette nature ( que je ne qualifie ) mérite d'être commentée dans des mots de « crudité » et, à la fois, respectueux de la dignité humaine, où qu'elle soit et est. Ce que vous décrivez si bien madame Chouinard se veut tableaux de comportements « cochons » et pervers. Une perversité dont seul l'Homme, à ce que j'en sache, est capable. Je sais...je sais disait monsieur Gabin que tout « ça » a été fait au nom de l'amour...et du silence, pervers langage aussi utilisé par ces hommes de Dieu. Dans son film documentaire titré « Heureux naufrage », son réalisateur Guillaume Tremblay réussit à bien démontrer qu'il y a Dieu, religion et l'institution. Une institution aussi composée d'êtres humains capables de perversité dont celui du silence. Vous avez déjà demandé à un « pervers » pourquoi il agissait de la sorte ? Ou encore comment il vivait sa perversité ? À quand un grand ménage dans l'institution ?
    Gaston Bourdages,
    Saint-Mathieu-de-Rioux, Qc.

    • Robert Bernier - Abonné 16 août 2018 08 h 46

      Une institution qui a produit ces genres de comportement montre qu'elle n'est qu'une coquille vide, habitée par nul Dieu. Cette insistance à dédouaner l'institution n'a pour but que de continuer de protéger un Dieu, qui n'existe pas (mes amis Sceptiques diraient "n'existe probablement pas"). Et c'est sans parler de la contribution intéressée de l'Église à des siècles de massacres, de guerres de religion, de Croisades. Que faut-il dire? Le roi est nu? Le pape est nu? Dieu est nu?

      Robert Bernier
      Mirabel

    • Serge Lamarche - Abonné 16 août 2018 15 h 23

      Malheureusement, les massacres ne sont pas issus que des religions. Les massacres n'ont rien de religieux en fait. Ils sont tous faits au nom du groupe, quel qu'il soit.

    • Robert Bernier - Abonné 16 août 2018 16 h 15

      @Serge Lamarche
      Vous écrivez: "les massacres ne sont pas issus que des religions" et la chose est bien évidente. Mais vous passez à côté de la question.

      La vraie question est la suivante: une religion comme celle de l'Église catholique -et je ne parlerai pas des autres, les connaissant moins, cette religion donc, qui a toujours prétendu que son Pape possédait la Vérité, et était de fait une personnification de Jésus sur Terre, comment se fait-il que cette religion ait de tout temps été assise à la table des princes et ait de tout temps montré, dans ses actes, que son vrai Royaume était ici sur Terre... et qu'elle entendait le garder. Comment se fait-il qu'elle se soit laissée aller aux Inquisitions, aux Croisades et j'en passe? Comment se fait-il qu'elle se soit livrée à ces gestes qui lui sont aujourd'hui reprochés? Si elle était soutenue par un Dieu, il me semble que ça se serait vu.

      Et je vous cite ici Érasme de Rotterdam, dans Éloge de la Folie: ‘Si les Souverains Pontifes, qui sont à la place du Christ, s’efforçaient de l’imiter dans sa pauvreté ... ne seraient-ils pas les plus malheureux des hommes? Celui qui emploie toutes ses ressources à acheter cette dignité ne doit-il pas la défendre ensuite par le fer, le poison et la violence? ... Ces très saints pères dans le Christ, ces Vicaires du Christ, ne frappent jamais plus fort que sur ceux qui, à l’instigation du diable, tentent d’amoindrir ou de rogner les patrimoines de saint Pierre.’

      Vous concluez en écrivant: "Les massacres n'ont rien de religieux en fait. Ils sont tous faits au nom du groupe, quel qu'il soit." Et vous avez bien raison. Ce qu'il faudrait justement retenir de tous ces constats mis ensemble, c'est que l'Église n'a toujours été qu'un groupe comme tous les autres groupes et qu'elle n'a jamais montré de signe d'être habité par quelque souffle divin que ce soit ... parce qu'il n'y en a pas de souffle divin.

      Robert Bernier

  • Michel Lebel - Abonné 16 août 2018 06 h 05

    Ne pas généraliser

    Oui. Que justice soit rendue. Mais il ne faudrait pas conclure de ce rapport que tous les prêtres sont des abuseurs ou que l'Église catholique ne produit que ce genre de prêtres. Il ne faudrait pas généraliser à ce point.

    M.L.

    • André Joyal - Abonné 16 août 2018 08 h 23

      Bien sûr que non M.Lebel : il ne faut pas généraliser.Vous pouvez allez à la messe à Entrelacs l'âme en paix.
      Il ne s'agit ici que d'exceptions qui ne confirment aucune règle.
      Rappelez-vous, au temps de votre première communion : votre curé disait que le ciel était bleu
      et votre parti était, lui, était tout rouge. Ne trouvez-vous pas aujourd'hui matière à rougir?
      (à lire au second degré, bien sûr)

    • Jean Lacoursière - Abonné 16 août 2018 09 h 29

      L'éditorialiste Chouinard ne généralise nulle part. Elle rapporte que dans six des huit diocèses de Pennsylvanie :

      - au moins 1000 enfants et adolescents identifiés ;
      - 300 prêtres de Pennsylvanie ayant commis l’innommable ;
      - des agressions, des viols, dont les descriptions sont difficiles à soutenir ;
      - les faits reprochés s’échelonnent de 1940 à 2010 ;
      - un système — « endémique », disent-ils — qui a permis que l’Église pousse l’art de la dissimulation jusque dans des archives secrètes et la protection de personnes haut placées, tels des évêques et des cardinaux.

      Serait-ce le genre de problème qu'on qualifie parfois de "systémique" ?

    • Jean Roy - Abonné 16 août 2018 09 h 36

      Monsieur Lebel, je ne crois pas que le rapport généralise de cette manière. Tous les prêtres ne sont pas visés...

      Par contre, je crois que ce rapport, tout comme les autres histoires d’horreur dévoilées depuis quelques années, nous permet de produire la généralisation suivante: l’Église, toute entière, est coupable quand les supérieurs cachent les fautes d’une minorité et favorisent ainsi l’instauration et la survivance d’une sorte de sous-culture malsaine se développant en toute impunité!

    • Christian Dion - Abonné 16 août 2018 09 h 52

      Vous dites`` que justice soit rendue``, mais c'est à cette justice que l'église catholique a de tout temps cherché à se soustraire.
      Et considérant ce fléau de prêtes pédophiles protégés par l'église catholique depuis des décénnies , comment ne pas être en droit
      de généraliser. Comme le dit madame Chouinard, le fardeau de preuve est renversé.
      Et parlons en du très bon pape François qui, en 2009, alors qu'il
      officiais en Argentine, a tenté d'influencer le travail de la justice
      argentine pour faire innocenter en appel le père Grassi qui venait
      d'être condamné à 15 années de prison pour acte de pédophilie.
      Et c'est ce même individu qui parle de tolérance zéro!!!
      En conclusion M.Lebel, cessez donc de défendre l'indéfendable.
      Christian Dion, abonné

    • Nadia Alexan - Abonnée 16 août 2018 11 h 14

      À monsieur Lebel: Ce ne sont pas des généralisations gratuites. Ce sont des faits documentés par la justice partout dans le monde. Penser à ces milliers de victimes de la religion à travers le monde, des vies perdues par les mêmes personnes censées à les protéger. Arrêtons de faire de l'aveuglement volontaire et de protéger l'obscurantisme et l'ignorance en guise de religion.

    • Serge Lamarche - Abonné 16 août 2018 15 h 28

      La généralisation peut aller comme suit: toutes personnes en position de pouvoir ont la possibilité d'en abuser. Il faudrait une étude pour examiner ce qu'il faut pour éliminer les abus de pouvoirs. Faut-il que tous les gens au pouvoir soient testés pour psychopathie? Faut-il établir des règles rigides s'appliquant aux personnes en position de pouvoir?

    • Michel Lebel - Abonné 16 août 2018 16 h 38


      Je constate que beaucoup de commentateurs mangent du curé et de l'Église! Ils n'ont pas encore réglé leur vieux compte avec l'Église. Dommage! Mais l'Église du Christ, qui en a vu bien d'autres, continuera en dépit de tout; elle sera toujours à réformer.

      M.L.

    • Jean Roy - Abonné 16 août 2018 20 h 36

      La majorité des répondants à votre commentaire n’ont pas, selon moi, mangé du curé, monsieur Lebel... M. Lacoursière a présenté les faits avant de conclure au problème systémique. M. Lamarche a parlé de l’abus de pouvoir en général. J’ai personnellement insisté sur la responsabilité des supérieurs. Etc.

      En revanche, j’estime que vous avez personnalisé le débat à l'aide d’une généralisation pas très gentille envers vos contradicteurs...

  • Denis Grenier - Abonné 16 août 2018 06 h 36

    Un abîme, une plaie pour les victimes

    Un abîme dont nous commençons à en découvrir la profondeur et la circonférence. Ce qu'avait perçu François d'Assise, ce mystique et homme d'action est la voix de son Seigneur : "François répare mon église". Il nous a été rapporté des paroles de Jésus disant de ne pas faire du mal aux «tout petit». Comment peut-on être insensible au mal que l'on fait quand on représente dieu ? Le pape François, aussi un homme d'action, a un caillou dans le soulier de son pontificat. Lui qui a entrepris plusieurs réformes dans les cent premiers jours de son règne et de sa gouvernance; il n'avait pas prévu autant de révélations scandaleuses et fondées. Il avait parlé de tolérance zéro. Il doit maintenant appliqué le geste à sa parole. Nous savons depuis quelques temps que les femmes doivent être sur leur garde dans les lieux publiques aux heures d'affluences dans les wagons du métro ou ailleurs, en tant qu'étudiantes à l'université et devant l'autorité en tant qu'artiste en début de carrière et en tant qu'athlète. L'abus sexuelle est une plaie sociale inacceptable.

  • René Deshaies - Inscrit 16 août 2018 08 h 31

    Que sont toutes ces religions sur la terre!

    Je vais écrire une phrase en anglais : "Religions are man made" ou "Les religions ont été créées par l'homme", ainsi que tous les écrits sacrés souvent rédigés 300 ans après les événements ou les faits.

    Ce sont des intitutions humaines imparfaites, gérées par des humains imparfaits qui ont accompli au nom d'un Dieu les pires ignominies comme des guerres, des inquisitions avec l'égorgement, le racisme, les immolations de gens qui ne pensaient pas comme eux, et des ignominies sexuelles, des abus de pouvoir, les tortures, etc. et ceci même de nos jours. Nous n'avons qu'à regarder et lire les nouvelles dans les journaux et au téléjournal à tous les jours, en Amérique du nord, en Orient, en Europe,etc. Un ignare n'aurait pas fait pire qu'eux, les prêcheurs, les délégués de Dieu.

    Pourtant, c'était des gens de religion qui étaient au courant des écrits religieux, des dogmes, de l'idéologie et qu'eux-mêmes transgressaient allègrement.

    Et pourtant, il y a beaucoup d'hommes et de femmes simples venus sur cette terre qui ont eu des comportements exemplaires, voire de sagesse et d'intelligence, qui ne sont et ne seront jamais connus dans les livres d'histoire. Ils ou elles ont été à la fois des Grands Personnages et des Personnages Grands, qui ont passé incognito sur cette terre.