Construction: surchauffe ou collusion?

Deux années et demie après le dépôt du rapport de la commission Charbonneau, Québec annonce la tenue de « chantiers de réflexion » qui seront suivis par la création d’une nouvelle « grappe » regroupant les acteurs de l’industrie de la construction. L’objectif de la démarche : « développer une culture collaborative » au sein de cette industrie.

Les esprits cyniques diront que la commission d’enquête avait précisément pour but de mettre fin à une telle culture « collaborative » entre firmes de génie, entrepreneurs et politiciens.

Lundi, jour même de cette annonce, Radio-Canada nous apprenait que la Ville de Montréal faisait face à une explosion des coûts pour certains projets d’infrastructures. Dans le cas particulier de la réfection de la rue Sainte-Catherine, un seul soumissionnaire aurait répondu à l’appel d’offres avec un prix 170 % plus élevé que ce qui était attendu. Dans d’autres cas, l’augmentation serait de 200 % supérieure aux prévisions. Y aurait-il eu collusion dans le but de réduire le nombre de soumissionnaires, de se partager les contrats et d’augmenter les prix ? Auquel cas les différentes mesures mises en place depuis la commission Charbonneau n’auraient servi à rien.

Ne concluons pas trop vite. Après tout, il existe aujourd’hui des mécanismes de vérification que l’on dit efficaces, comme le Bureau de l’inspecteur général (BIG) qui peut mettre son nez dans les dossiers pour y déceler les signes avant-coureurs de malversation.

Puis, bien d’autres facteurs peuvent expliquer ce qui se passe, à commencer par le nombre de chantiers qui ne cesse de croître, la complexité de certains d’entre eux et les exigences plus grandes quant aux échéances et aux conditions d’exécution des contrats. Pour éviter les extras, on soumissionne plus haut, point. Et comme tout le monde travaille, il est devenu inutile de réduire les prix pour remporter la mise.

À cause de la faiblesse de la reprise qui a suivi la récession de 2008-2009 et du retard considérable accumulé dans la mise à niveau des infrastructures, les trois ordres de gouvernement ont annoncé des plans d’investissements à long terme dont la multiplication des cônes orange n’est que le résultat anecdotique.

L’industrie de la construction n’a pas dérougi depuis dix ans et les grandes villes comme Québec, Laval et Montréal en paient le prix au moment d’entreprendre leurs propres travaux.

À Montréal, l’administration Plante envisage de modifier certaines règles d’attribution pour favoriser la formation de consortiums de petits entrepreneurs qui ne peuvent pas s’attaquer individuellement à des projets d’envergure. L’idée n’est pas bête, mais elle pose d’autres problèmes, comme la coordination de tels travaux complexes et le respect des échéances, sans parler de la formation même des consortiums qui a été à l’origine de la collusion dans le partage des contrats entre les firmes de génie et quelques grands entrepreneurs.

L’industrie de la construction, ce sont 150 000 emplois et près de 45 milliards de dollars en travaux annuellement. La vaste majorité des entreprises ne sont actives que localement, mais quelques-unes d’entre elles sont aussi présentes sur la scène mondiale.

SNC-Lavalin, pour reprendre l’exemple le plus connu, embauche à elle seule 50 000 personnes à travers le monde. Ses démêlés avec la justice lui ont causé un tort considérable, ici et à l’étranger. Ses nouveaux dirigeants ont compris la leçon et travaillent sérieusement à rétablir la réputation de la firme auprès des organisations internationales.

Le Québec et Montréal en particulier ont besoin des sièges sociaux de ces sociétés en mesure de réaliser des projets d’envergure et d’embaucher des experts formés dans nos universités.

Malgré la politique protectionniste de Donald Trump, la concurrence est aujourd’hui mondiale et des grandes entreprises étrangères font partie de consortiums qui remportent la mise lors d’appels d’offres locaux. Cette concurrence est vive et l’épisode de la commission Charbonneau a nui à notre réputation.

Pour cette raison, il faut reconnaître l’intérêt de créer une « grappe » de la construction à laquelle tous les acteurs de ce secteur, syndicats, professionnels et entrepreneurs, seront appelés à participer. Le temps est venu pour cette industrie de grande importance de prendre un nouvel élan en misant sur la compétence de sa main-d’oeuvre et la complémentarité de ses joueurs. En espérant qu’elle a retenu les leçons tirées des années de petites et de grandes magouilles qui ont fait qu’elle est toujours sous surveillance.

3 commentaires
  • Gaston Bourdages - Abonné 8 août 2018 07 h 13

    C'est bien l'argent qui se veut....

    ....« nerf de la guerre » au coeur de tout projet de collusion et de corruption. Parce que corruption et collusion sont résultantes d'un projet. Il ne peut exister de corruption ni de collusion, sans au préalable, avoir respecté les règles de base en administration. Règles qui sont : planification, organisation, direction, contrôle et finalement,animation. Oui, les corrupteurs et collusionnaires ont même besoin de meneuses de claques, de notre langage populaire de « cheerleaders ».
    Face à tous ces pouvoirs que l'Homme accorde de plus en plus à l'argent, néolibéralisme étant, je doute monsieur Sansfaçon que des consciences soient maintenant rendues à ce niveau souhaité de propreté morale. Oui, la tenue de la commission Charbonneau a laissé des traces. Nous sommes celles et ceux ayant déboursé 44.3m$ avec les résultats que nous connaissons. Je doute que cette « industrie aie retenu les leçons tirées des années de petites et grandes magouilles » Presque tous les crimes s'expliquent. Aucun de ces crimes ne se justifie, ceux de corruption et de collusion inclus.
    Gaston Bourdages,
    Auteur d'un ouvrage déposé à la Commission Charbonneau intitulé : « Pourqoi la corruption ? - Pourquoi la collusion ? »
    Saint-Mathieu-de-Rioux, Qc.

  • Gilles Bonin - Abonné 8 août 2018 08 h 10

    La construction?

    Mais cette industrie a toujours été une surchauffe de la collusion. Non?

  • Robert Morin - Abonné 8 août 2018 08 h 43

    Le plus bas soumissionnaire...

    ... on apprenait hier également que le gouvernement Couillard allait, par simple règlement en pleine période estivale et à quelques semaines de l'élection, rétablir le principe de l'octroi de contrats selon le principe du plus bas soumissionnaire au sein de ses grands ministères donneurs d'ouvrage, comme le ministère du Transport. Or, c'est justement ce principe qu'avait dénoncé la Commission Charbonneau comme étant à la racine de la collusion entre les entrepreneurs en construction... Chassez le naturel, et la famille revient au gallop!