Une fenêtre en trompe-l’oeil?

Entendu que le président zimbabwéen, Emmerson Mnangagwa, longtemps le bras droit de Robert Mugabe avant d’en devenir le fossoyeur, n’allait pas laisser le passage obligé des élections le chasser du pouvoir. L’éviction en novembre 2017 du « vieux lion » après 37 ans de règne fut moins le résultat d’un soulèvement populaire que d’une révolution de palais destinée à empêcher l’épouse du dictateur, la détestable et ambitieuse Grace, d’installer sa clique à la direction de l’État. C’est donc moitié naïve, moitié lucide que l’opposition historique réunie autour du Mouvement démocratique pour le changement (MDC) est allée aux élections législatives et présidentielle de lundi dernier.

Révolution de palais, soit, mais néanmoins une occasion sans précédent pour le MDC de cultiver des espoirs de progrès social et démocratique dans ce pays sinistré de 15 millions d’habitants où le taux de chômage avoisine les 90 % et où l’inflation est stratosphérique. Ces espoirs ont été douchés dès mercredi quand, sur la foi de résultats partiels, la commission électorale (ZEC) a annoncé que le parti au pouvoir, la ZANU-PF, avait remporté la majorité des sièges au Parlement. Et lorsque, en réaction aux manifestations, l’armée a ouvert le feu sur les partisans de l’opposition, faisant au moins six morts.

C’est dire qu’après avoir promis des élections « libres, transparentes et démocratiques », le régime reconfiguré est vite retombé dans ses ornières autoritaires et a retrouvé ses réflexes répressifs. Les policiers et les militaires ont repris leurs positions dans les rues. Ces élections sont tout à la fois pour M. Mnangagwa une formalité et un exercice nécessaire à sa légitimation. Jeudi soir, la ZEC n’est pas allée, au moment d’écrire ces lignes, jusqu’à annoncer la victoire présidentielle de M. Mnangagwa au premier tour. À défaut, il serait étonnant qu’elle ne soit pas confirmée par le second tour qui doit avoir lieu le 8 septembre.

En père de l’indépendance, M. Mugabe se sera lui aussi drapé de cette fausse légitimité, élection après élection, déchaînant contre ses opposants une brutalité telle qu’on se demande comment il se fait qu’ils osent encore s’exprimer. L’approche est profondément populiste, en ce qu’elle n’admet pas que le « peuple » puisse avoir des voix plurielles.

C’est ainsi qu’aux élections de 2008 à Mufakose, une ville près de la capitale, Harare, certains électeurs avaient été amputés d’une main ou d’un bras entre les deux tours de la présidentielle. Au scrutin de 2013, l’opposition avait crié à l’arnaque au vu des violences préélectorales. Dans une forme d’intimidation plus douce, il fallait cette fois-ci, pour s’inscrire sur les listes électorales, laisser son numéro de téléphone portable à la ZEC, raconte le correspondant du Monde. Après quoi, l’électeur était contacté par un représentant de la ZANU-PF par WhatsApp. M. Mnangagwa participant au fond de la même vieille culture politique de scrutins manipulés, il n’est pas surprenant que, sitôt l’élection tenue, la situation ait dégénéré et que l’opposition ait été presque immédiatement convaincue que l’élection lui avait été volée.

   

Mais c’est aussi une élection qui a valeur de test pour la communauté internationale. Face au monde, elle mesurera la volonté du Zimbabwe de se remettre sur ses pieds dans tous les domaines, y compris agricole. Le Zimbabwe est un pays dont la population demeure majoritairement rurale, toujours assommée par la réforme du début des années 2000 qui a chassé les fermiers blancs de leurs terres et détruit le « grenier à blé de l’Afrique australe » qu’était ce pays. Comment défaire vingt ans de dysfonctionnement économique généralisé ?

On n’en sait guère sur les stratégies de développement de M. Mnangagwa, sinon qu’il invite l’investissement étranger, ni d’ailleurs sur celles de son rival du MDC, Nelson Chamisa. Le président sortant a ses entrées en Chine, peu regardante sur le respect des droits de la personne, néanmoins réfractaire à s’investir dans des environnements instables. L’ami sud-africain devra nécessairement l’accompagner dans ses efforts, mais cela ne suffira pas.

On imagine mal que le Zimbabwe puisse s’améliorer à long terme sans sortir de l’état de polarisation politique extrême dans lequel il se trouve depuis 40 ans — un mal qui affecte du reste un grand nombre de pays africains. La ZANU-PF et le MDC sont séparés par des murs idéologiques d’une telle hauteur qu’ils les empêchent de jeter des bases minimales de dialogue et de coopération. En fait foi la tentative complètement ratée de gouvernement d’union nationale de 2009. Ce sont des murs qu’il faudra surmonter pour que ces élections ne se résument pas à une ère post-Mugabe en trompe-l’oeil.