Le miroir aux alouettes

À moins d’un miracle rarement vu en politique, les Ontariens s’apprêtent à vivre quatre années difficiles sous la gouverne du nouveau premier ministre Doug Ford. Peut-être pas plus difficiles que les quatre dernières sous les libéraux, mais ça reste à voir…

Élu depuis moins d’un mois avec la promesse déjà entendue de chasser les élites pour redonner le pouvoir au peuple, M. Ford n’a pas mis longtemps avant de sortir le balai.

D’abord, il a exigé la démission du grand patron d’Hydro One qui est pourtant une société majoritairement privée inscrite en Bourse, entraînant du coup la démission de tous les membres du conseil. Puis, il a congédié la scientifique en chef et la représentante au Commerce à Washington, deux nominations libérales.

Le discours du Trône livré la semaine dernière à Queen’s Park confirme que la province met fin à sa participation au marché du carbone avec le Québec et la Californie. Mais il ne dit rien des 2,8 milliards de crédits d’émissions payés par les entreprises qui ne valent désormais plus un rond. À n’en pas douter, des poursuites suivront, et les contribuables devront payer un jour ou l’autre.

M. Ford est convaincu que la fin de la Bourse du carbone entraînera une baisse du prix de l’essence. Ce qui est vrai, pourvu qu’Ottawa n’impose pas sa taxe sur le carbone prévue pour 2019 dans les provinces qui ne font rien pour réduire les GES.

Ce coup de hache dans la Bourse du carbone privera le gouvernement des milliards de revenus attendus des prochaines ventes aux enchères, dont les sociétés ontariennes sont désormais exclues. Ironiquement, ce manque à gagner pourrait être remplacé par les revenus de la taxe fédérale. Mais M. Ford promet d’en contester la constitutionnalité même si ses chances de succès sont à peu près nulles. Le seul espoir qu’il lui reste est l’élection des conservateurs fédéraux, l’année suivante.

Dans la même veine, son ministre de l’Énergie, Greg Rickford, a annoncé l’annulation de 758 projets de production d’énergie verte (parc d’éoliennes, panneaux solaires, etc.) dans le but de faire économiser 800 millions aux consommateurs d’électricité. Il a aussi mis fin aux programmes d’économie d’énergie, dont la subvention de 14 000 $ pour l’achat d’un véhicule électrique.

Les critiques ont été nombreuses à l’endroit de ces projets souvent superflus, qui ont contribué à faire grimper la facture d’électricité. De là à les annuler en bloc sans savoir combien il faudra débourser pour compenser les producteurs, voilà une curieuse façon d’économiser.

Devant les hausses spectaculaires de tarifs d’électricité décrétées au cours des dernières années, les libéraux avaient tenté de calmer la grogne populaire en les réduisant de 25 % depuis un an. Pour ce faire, ils ont dû emprunter à long terme de sorte que les Ontariens verront, un jour, leur facture augmenter pour de l’électricité déjà consommée.

Scandalisé, M. Ford en rajoute pourtant une couche en promettant de réduire les tarifs de 12 % supplémentaires. Comment ? D’abord grâce à l’annulation des programmes d’énergie verte mentionnée plus haut ; ensuite, en renonçant aux dividendes annuels versés par les sociétés productrices.

Ce faisant, il privera le gouvernement de plusieurs centaines de millions de plus par année, remplacées on ne sait par quoi. Après l’astuce libérale, voilà la magie conservatrice.

Quant à la bière à 1 $ évoquée pendant la campagne, on n’en parle plus, mais on maintient le projet d’autoriser la vente dans les supermarchés et les dépanneurs. Il était temps, mais là encore, combien faudra-t-il débourser pour modifier le contrat d’exclusivité signé avec la chaîne The Beer Store ?

Le dernier budget du gouvernement Wynne prévoyait un déficit de 6,9 milliards pour l’année en cours. Selon les récentes évaluations, il atteindra plutôt 12 milliards.

Lors de la campagne, M. Ford a refusé de présenter un cadre budgétaire, ce qui ne l’a pas empêché de promettre des baisses d’impôt de l’ordre de 10 milliards, d’éliminer le déficit et même de réduire la dette qui a doublé en dix ans.

Pour réussir cet exploit, il s’est engagé à trouver 6 milliards d’économies sans mises à pied ou réductions de salaires et sans affecter la qualité des services. On comprend pourquoi il a refusé de présenter un cadre financier avant les élections : il n’en a jamais eu ! Ce qu’on comprend moins, c’est pourquoi les Ontariens, ces Canadiens si raisonnables, politiquement toujours si corrects et financièrement si rationnels, ont voté pour lui.

5 commentaires
  • Yves Côté - Abonné 18 juillet 2018 03 h 08

    Monsieur Ford...

    Avec Monsieur Ford, l'Ontario se met résolument à la Trumpette...

    Tourlou !

  • Micheline Chartrand - Abonnée 18 juillet 2018 13 h 34

    Plutôt la faute au mode de scrutin

    Votre question est pertinente mais la réponse réside plutôt dans le mode de scrutin que dans un changement significatif des valeurs des ontariens selon moi. En effet, 60% des 58% d'ontariens qui ont voté l'ont fait pour un des 3 autres partis (NPD, Libéral et Vert). Notre vieux système d'un autre âge donne quand même la majorité absolue à ce Trump canadien avec 40% des votes exprimés!.
    Pour ceux qui disent que l'avantage de notre mode de scrutin est de donner des gouvernements forts, je dirais que l'inconvébient est de donner aussi des gouvernements Ford...

    • David Cormier - Abonné 18 juillet 2018 14 h 49

      "Notre vieux système d'un autre âge donne quand même la majorité absolue à ce Trump canadien avec 40% des votes exprimés!."

      C'est bien beau ces hyperboles, mais on pourrait dire la même chose de Trudeau et Couillard. Quel parallèle boiteux avec un leader quelconque pourrait-on faire dans le cas de ces deux très médiocres chefs d'État?

    • Claude Bariteau - Abonné 19 juillet 2018 09 h 50

      M. Cormier, comme vous avez raison. Trudeau et Couillard ont remporté leurs élections avec des pourcentages analogues d'appui, mais avec une participation légèrement plus élevée.

      Ces deux chefs, médiocres, furent élus, l'un pour renflouer les entrées de fond du gouvernement du Canada en faisant des promesses de redistribution pour rehausser la classe moyenne et permettre l'accès aux divertissements avec Netfix et le cannabis; l'autre pour rebrancher l'économie du Québec à celle du Canada afin de rendre les habitants du Québec dépendants de ce pays comme ils le sont devenus sous le Canada-Uni, le Dominion of Canada et le Canada en 1931 recentré par le PM Trudeau-père en 1982.

      Ils poursuivent selon cet alignement. Le PM Trudeau-fils cherche, depuis les règles que cherchent à revoir le président Trump, à revoir l'économie du Canada et le PM Couillard, hier, a dit que c'est vers le Canada que le Québec doit revoir son économie.

      En gros, ils prônent tous les deux ce que Trump prône. Avec le PC et la CAQ, ce sera aussi le cas.

      Pourtant, le Québec pourrait faire beaucoup mieux devenu pays, parce qu'il utiliserait sa position géo-politique pour devenir un centre e développement en lien avec l'UE et les États-Unis. S'enferrer dans le Canada, c'est refuser de respirer avec les poumons que nous avons.

      Sous cet angle, Couillard et Trudeau, aussi le PC et la CAQ, vont nous enlever de l'oxygène, pas juste avec le cannabis.

  • Serge Lamarche - Abonné 18 juillet 2018 16 h 07

    L'incompétence précédente

    Les gens ont voté Ford parceque les deux gouvernements précédents de l'Ontario ont prouvé leur incompétence. Tant qu'à avoir un incompétent, autant en avoir un qui bouscule et promet moins de gaspillage.