Lac-Mégantic et le facteur humain

Les Méganticois ne dorment pas en paix. Cinq ans après le déraillement d’un train chargé de pétrole venu s’enflammer aux abords du Musi-Café, fauchant 47 vies au passage, la population sursaute encore sur le coup du sifflement maudit du train qui passe en ville. La configuration du centre-ville de Lac-Mégantic a changé. Les acteurs politiques ne sont plus les mêmes qu’en 2013. Mais la peur au ventre, elle, est demeurée.

Cette tragédie a bien sûr laissé des marques indélébiles. Mais d’autres ratés ont creusé le sentiment d’impuissance, d’échec et d’immobilisme. D’abord, l’incapacité de la justice à désigner des coupables, avec l’acquittement des trois ex-employés de la Montreal, Maine Atlantic Railway et l’abandon des procédures contre l’entreprise faute de preuves — seule une commission d’enquête pourrait maintenant fournir l’espoir de mettre un baume sur les plaies de Lac-Mégantic. Puis le long délai avant d’obtenir la promesse d’une voie de contournement de 11 km, dont le tracé ne fait pas l’unanimité. Enfin, la présence toujours peu rassurante des fameux wagons DOT-111 dont la vie utile se terminera en… 2025.

Les Méganticois ne dorment pas en paix, mais ils ne sont pas les seuls. Un comité fédéral chargé de l’examen de la Loi sur la sécurité ferroviaire a récemment conclu que, même si le réseau est apparemment plus sécuritaire qu’il ne l’a jamais été, le public n’en a jamais été si peu convaincu. De l’ensemble des accidents qui continuent de survenir sur les 40 000 km de voies ferrées au Canada, seuls ceux causés par des facteurs humains sont en hausse (11 %).

D’autres statistiques, hélas, ne fournissent pas matière à se rassurer. Le Bureau de la sécurité des transports (BST) s’inquiétait il y a quelques jours d’une augmentation de 10 % des accidents associés aux « trains à la dérive » depuis cinq ans. Et il invitait très directement les instances responsables à moderniser leurs exigences en matière de formation, ce qui pointe aussi le facteur humain.

L’urbanisation croissante et l’augmentation des transports de marchandises par train ne laissent aucunement présager la fin des défis de sécurité au sein des collectivités, avec le transport du pétrole en filigrane pour augmenter la dangerosité. Mais comment y faire face ? En implantant une « culture de sécurité » au sein des entreprises ferroviaires, juge le comité fédéral. Cette valeur, apparemment peu présente dans les compagnies, devrait être érigée en ligne maîtresse afin de diminuer les pratiques dangereuses et ainsi rétablir la cote du facteur humain.

9 commentaires
  • Jean-Pierre Martel - Abonné 7 juillet 2018 04 h 23

    Un éditorial qui cautionne le néolibéralisme

    La tragédie de Lac-Mégantic illustre l’échec de la dérèglementation ferroviaire.

    Ce qu’il faut, ce n’est pas d’implanter pieusement une « culture de sécurité » au sein des entreprises ferroviaires. Il faut plutôt que l’État cesse cesse de remettre la sécurité des citoyens entre les mains d’aventuriers.

    Il faut des inspecteurs. Il faut des amendes. Il faut un État qui ait des dents. Il faut un État qui fasse peur aux capitalistes véreux.

    Et surtout, lorsqu’une compagnie tue 47 personnes, il faut que ses dirigeants soient condamnés et jetés en prison plutôt que d’abandonner toute poursuite criminelle sous le prétexte qu’un jury a refusé de poursuivre les boucs-émissaires que le DPCP offrait en pâture à l’opinion publique.

    • Pierre Robineault - Abonné 7 juillet 2018 11 h 10

      Et Vlan! Rien à ajouter!

    • Nadia Alexan - Abonnée 7 juillet 2018 11 h 49

      Je suis tout à fait d'accord avec vous, monsieur Martel. L'échec de la sécurité ferroviaire relève d'abord du fait que le transport ferroviaire, public auparavant, a été privatisé et vendu aux compagnies privées en 1995. Plusieurs gouvernements successifs adoptent la politique du «laissez-faire» et ils ne réglementent pas ces compagnies qui ne soucient pas de la sécurité des passagers. Elles sont plus intéressées au bilan financier, aux profits et aux dividendes aux actionnaires à la fin de chaque année.
      Malheureusement, rien n'a changé dans les pratiques laxistes de l'industrie ferroviaire décriée par les enquêteurs depuis la tragédie du Lac Mégantic, il y' a cinq ans. Je blâme le gouvernement fédéral qui met toujours les intérêts entrepreneuriaux au-dessus du bien commun et de la sécurité citoyenne.

    • David Cormier - Abonné 7 juillet 2018 15 h 06

      Bravo, M. Martel. Encore une fois, une grande complaisance de la part du Devoir. Si M. le Directeur et Mme la Rédactrice en chef n'osent rien dire contre les pouvoirs en place au Canada et au Québec, qu'ils s'en tiennent à nous ressasser des lieux communs au sujet de Donald Trump et de divers faux scandales à la Slav.

    • Gilles Gagné - Abonné 8 juillet 2018 19 h 50

      Tout-à-fait d'accord M. Martel et cette phrase de l'éditorialeste <<Et il invitait très directement les instances responsables à moderniser leurs exigences en matière de formation, ce qui pointe aussi le facteur humain>> qui vise de façon large le facteur humain alors que c'est la seule notion de PROFIT qui prévaut!

  • Gloriane Blais - Abonnée 7 juillet 2018 08 h 46

    Plus sécuritaire?

    Merci pour votre éditorial, important pour les lac-méganticoise, les québécois et les canadiens.
    Premièrement, comme plusieurs lac-méganticois, je suis en paix avec le verdict d'acquittement des trois employés, car il est clair pour nous que les responsables sont les décideurs corporatifs et d'État. Effectivement, une commission d'enquête en ferait la lumière.
    La conclusion du comité fédéral "le réseau est apparemment plus sécuritaire qu’il ne l’a jamais été" a selon moi été émise en ignorant l'histoire passée et récente du transport ferroviaire. Avant, on transportait du bois et autres produits comportant peu de risques lors d'un déraillement. Maintenant, ce sont des produits essentiellement hautement risqués pour la vie humaine et l'environnement. La sécurité ferroviaire devrait donc maintenant être hautement légiférée.
    Encore merci.
    Une lac-méganticoise qui a été impliquée pour protéger les victimes et qui connaît les graves conséquences sur les personnes et la collectivité.

  • Mathieu Lacoste - Inscrit 7 juillet 2018 13 h 27

    Posture complaisante : néolibéralisme, multiculturalisme et rectitude, telle est la ligne éditorial de ce journal.

    Les déréglementations en matière de transport ferroviaire ont accompagné l'accroissement du transport ferroviaire de matières dangereuses…

    Par exemple, en à peine deux ans entre 2010 et 2012 le transport ferroviaire de matières dangereuses a augmenté de quelque dizaines de millions de tonnes, alors même que la réglementation s'assouplissait au bénéfice des compagnies ferroviaires privées.

  • Luc Desnoyers - Abonné 8 juillet 2018 10 h 46

    Le facteur humain

    En tant qu'ergonome, je suis toujours étonné qu'on isole un prétendu "facteur humain" pour pointer du doigt le dernier intervenant dans une opération qui a mal tourné. Comme s'il était le seul "humain" impliqué. Ce sont des humains qui ont planifié les chemis de fer et décidé de leur utilisation, qui ont conçu, acheté et fait rouler des locomotives et des wagons, même quand ils sont devenus défaillants ou désuets, qui ont décrété des procédures de sécurité pas toujours adéquates... Toutes les décisions de nature économique, de nature règlementaire -et j'en passe- résultent de décisions prises par des personnes, sont du ressort du "facteur humain".

    Haro sur le beaudet, dirait le fabuliste... De grâce, faisons preuve d'un peu plus de perspicacité et poussons l'analyse un peu plus loin dans des situations comme celles-là. Sans quoi on fait le jeu des vrais responsables tapis dans l'anonymat des entreprises et des agences règlementaires. En ce sens, le procès intenté aux employés de MMA n'est riende moins que scandaleux.

  • Pierre Raymond - Abonné 8 juillet 2018 12 h 26

    Inacceptable !

    Un centre-ville tragiquement détruit, 47 personnes tuées de façon affreuse, une population traumatisée à jamais etc...

    La décence élémentaire aurait dicté de ne JAMAIS reconstruire cette voie ferroviaire DANS la municipalité de Lac-Mégantique.
    Une simple question de RESPECT.

    À quand la nationalisation des ferroviaires, ces ROIs pleins de pouvoirs de la fédération canadian ?