Mutation tunisienne

L'événement est doublement inédit : devenue cette semaine la première femme à diriger la mairie de Tunis, Souad Abderrahim a en outre ceci de particulier qu’elle représente la mouvance islamiste incarnée par le parti Ennahda. C’est ainsi une élection qui témoigne sans conteste des avancées politiques et sociétales de la Tunisie, en même temps que, de façon tout aussi éloquente, de ses débats et de ses déchirements.

Berceau du Printemps arabe, la Tunisie née de la révolution de 2011 entre au pas de course dans l’adolescence de sa jeune démocratie. Elle en a franchi une étape importante avec les premières élections municipales libres du 6 mai dernier, des élections qui ont débouché mardi sur le choix de Mme Abderrahim comme mairesse — encore qu’avec seulement 21 des 60 voix du Conseil municipal dans un contexte d’abstention des élus de l’opposition.

Il faut dire que ces municipales auront donné lieu à une reconfiguration du paysage politique tunisien, avec percée phénoménale des listes dites « indépendantes » principalement issues de la société civile, un succès manifestement attribuable à la déception cumulative qu’inspire dans la population la classe politique dominante — une déception visant, en premier lieu, le parti Nidaa Tounès (laïque et social-démocrate) qui dirige depuis 2015 le gouvernement en collaboration inconfortable avec les islamistes d’Ennahda.

Souad Abderrahim participe de cette reconfiguration, mais avant tout de l’efficacité avec laquelle Ennahda aura réussi à mettre à jour son propos pour se rendre plus présentable à un électorat plutôt sourd aux sirènes de l’islam politique. D’où un flou certain : Ennahda ne se définit plus depuis deux ans comme « islamiste », mais comme « démocrate-musulman ». Femme non voilée, la nouvelle mairesse de Tunis aura même trouvé le moyen en campagne de se présenter comme « indépendante », alors qu’elle est membre du bureau politique d’Ennahda, illustrant la capacité de ce parti à récupérer une partie du vote « antisystème » qui s’est exprimé contre Nidaa Tounès pour son échec à briser les reins du clientélisme et à construire le développement du pays sur des bases plus saines. Si donc la victoire de Mme Abderrahim mérite d’être saluée pour sa valeur féministe, il ne faut pas pour autant en oublier le contexte. L’avenir dira si la mutation d’Ennahda n’est pas qu’intéressée.

3 commentaires
  • Gilles Bonin - Abonné 5 juillet 2018 01 h 00

    Fallait l'écrire

    quand même, car l'écrit reste alors que la parole passe. Ce sera dans une éventuelle anthologie des belles pièces du Devoir que d'écrire que la victoire d'une femme de la mouvance islamiste à la mairie de Tunis est «... ainsi une élection qui témoigne sans conteste des avancées politiques et sociétales de la Tunisie...» !?!?!?!?!

  • François Beaulne - Abonné 5 juillet 2018 09 h 35

    Bravo pour la Tunisie

    Les experts auraient intérêt à scruter plus profondément pourquoi la Révolution du Printemps Arabe a débutée en Tunisie, et pourquoi c'est aussi le seul pays où ça a marché.
    De plus, il serait également intéressant d'approfondir davantage la spécificité du parti Ennahda qui, tout en se réclamant de la mouvance islamiste a participé au renouveau démocratique de la Tunisie et réussit à tirer son épingle du jeu dans un contexte plutôt favorable aux partis 'laics".Et, de surcroit, faire élire une mairesse de sa mouvance non voilée.
    Message intéressant pour ces femmes voilées d'ici qui s'accrochent opiniatrement à leur tenue vestimentaire dans des charges publiques, comme si s'en départir signifiait un renoncement à leur religion.
    Bravo Tunisie pour ces avancés démocratiques!

  • Serge Lamarche - Abonné 5 juillet 2018 15 h 28

    La Tunisie est afranchie

    Les tunisiens semblent avoir compris le principe de la liberté.