Eau dormante en Jordanie

C’est une explosion de colère qui tranche forcément avec l’intrigante image de calme social que renvoie la petite Jordanie (10 millions d’habitants) au monde.

Depuis janvier dernier, les Jordaniens avaient subi plusieurs hausses des prix des produits de base : celui du pain avait doublé, celui de l’essence avait augmenté cinq fois (+ 40 %) pendant que les factures d’électricité subissaient une hausse de 55 %. Le dépôt la semaine dernière d’un projet de loi fiscale qui prévoyait des augmentations d’impôts de 5 % à 25 % aura été l’affront de trop, déclenchant un mouvement de contestation comme le Royaume hachémite n’en voit que rarement. Du moins depuis 2011, quand le bref Printemps arabe avait été étouffé en Jordanie dans la répression.

La Jordanie est intrigante en ce qu’on dirait une oasis de tranquillité dans l’océan proche-oriental de conflits sanglants. L’image est trompeuse : le pays n’a pas entièrement échappé aux violences du groupe État islamique alors que des centaines de milliers de Syriens s’y sont réfugiés, fuyant la guerre. Image trompeuse, au demeurant, parce que les Jordaniens sont un peuple tenu en laisse par un appareil sécuritaire dont la collaboration avec celui d’Israël n’a cessé de se resserrer depuis l’accord de paix signé avec l’État hébreu en 1994. En parallèle, Amman a relancé l’année dernière sa coopération sécuritaire avec Damas, rattrapé par la nécessité d’assurer sa sécurité à sa frontière nord. Une collaboration qui était suspendue depuis le début du soulèvement contre la dictature de Bachar al-Assad.

C’est dire que le système politique jordanien a des accents d’État policier, derrière la façade de ses institutions parlementaires. Que, sous la pression sociale, le projet de loi fiscal — qui était en fait dicté par le FMI — ait été finalement retiré jeudi constitue dans ce contexte un revirement majeur. Il fallait que le régime se sente ébranlé pour que le nouveau premier ministre Al-Razzaz, nommé en catastrophe, aille jusqu’à promettre de « travailler avec la société civile »…

Cela suffira-t-il à éteindre le feu ? La classe moyenne formait une bonne partie des manifestants descendus dans la rue, soir après soir. Or, la Jordanie (taux de chômage de 20 %) vit depuis toujours aux crochets des aides étrangères et du FMI, signe clair que les élites y ont échoué à bâtir une économie nationale. Eau dormante, la population fait savoir qu’elle en a assez.