L’épreuve italienne

Les résultats à la fois confus et cohérents des législatives du 4 mars étalent les déchirements de la société italienne entre le Nord et le Sud. De nouvelles élections, apparemment inévitables, n’y changeront rien. À l’Europe, les rebondissements de la crise dans laquelle s’enfonce l’Italie présentent un test majeur de crédibilité démocratique.

Réputée politiquement instable, l’Italie a connu plus de 60 gouvernements depuis la Deuxième Guerre mondiale, ce qui revient en moyenne à un peu plus d’un gouvernement par année. Avec la crise qui la secoue actuellement, la société italienne atteint sans doute des sommets d’imbroglio. D’abord en Italie même, comme ces élections mettent le « système » à mal et imposent des remises en question. Puis, à l’échelle de l’Europe, comme l’onde de choc de ce qui se passe en Italie, troisième économie du continent et membre fondatrice de la CEE, est d’ores et déjà majeure, présentant un scénario de sortie de l’euro manifestement plus menaçant que le fut celui de la Grèce.

Les résultats électoraux combinés de l’extrême droite incarnée par la Ligue du Nord et par ce mouvement « antisystème » qu’est le Mouvement 5 étoiles (M5S) ont traduit l’élan de frustration populaire contre des classes politiques nationale et européenne par lesquelles beaucoup d’Italiens se sentent ignorés. La crise migratoire, face à laquelle les Italiens se sont sentis abandonnés par l’Europe, a exacerbé leur rancoeur. En cela, les électeurs ont fait preuve, dans les urnes, de cohésion dans l’expression de cette colère collective. En même temps que ces élections ont débouché sur une configuration politique alambiquée, dans la mesure où la Ligue et le M5S ont à maints égards des positions contradictoires, nommément en matière de politiques sociales et économiques, des différences qui ne feraient que se creuser si le président de la République, Sergio Mattarella, acceptait qu’ils forment un gouvernement. Qu’ils soient autorisés à le former et ce mariage politicien du Nord riche avec le Sud pauvre tournerait du reste rapidement au divorce, tant leurs incompatibilités sont grandes.

Encore que le M5S est une créature difficile à cerner : partisan de la « démocratie participative », environnementaliste et donc plutôt à gauche, le M5S a, en principe, plus d’affinités avec la gauche traditionnelle incarnée par le Parti démocrate qu’avec la Ligue. Ce qui n’exclut pas qu’en parallèle, les 14 eurodéputés de M5S fassent front commun au Parlement européen avec la formation d’extrême droite Europe de la liberté et de la démocratie directe (ELDD), présidée par Nigel Farage, rien de moins que champion du Brexit…

Cela dit, il y a objectivement eu déni de démocratie dans la décision du président Mattarella, qui, usant de ses prérogatives, a décidé de bloquer la candidature proposée par la Ligue et le M5S d’un ministre des Finances — Paolo Savona — qui est depuis longtemps eurosceptique déclaré. Que les quelque 50 % de votants qui se sont prononcés pour les « populistes » crient au vol est légitime.

Empêcher, au demeurant, la formation d’un gouvernement Ligue-M5S dans l’immédiat ne fait, au fond, que reporter le problème. Dans l’ordre actuel et écartelé des choses, il se trouve que c’est la Ligue du Nord de Matteo Salvini, fin orateur radicalement anti-UE, qui profite de la situation depuis trois mois, si bien que la Ligue, en pleine ascension dans les sondages, souhaite un retour aux urnes à plus ou moins brève échéance. Auquel cas, les nouvelles élections prendront nécessairement la forme affirmée d’un référendum sur l’euro. Le défi est grand pour Bruxelles et la classe politique italienne : réconcilier le projet européen avec les attentes et le mécontentement qui s’est manifesté dans les urnes. Est-ce possible ?

2 commentaires
  • Jean-Pierre Martel - Abonné 31 mai 2018 05 h 24

    L’importance économique de l’Italie

    L’Italie occupe la 3e place de la zone euro (derrière l’Allemagne et la France), la 4e place du continent (puisqu’on ajoute la Russie) et la 4e place du Marché commun européen (ce qui ne comprend pas la Russie mais on ajoute la Grande Bretagne, pour l’instant).

  • Raymond Saint-Arnaud - Abonné 31 mai 2018 21 h 46

    Le populisme: une tare?

    La diabolisation facile du populisme dans lequel tombent presque tous les chroniqueurs et éditorialistes appelle à réfléchir.

    Certains voient dans le discours populiste et nationaliste un « repli sur soi ». Mais ne s’agit-il pas le plus souvent et plus profondément d’un « redressement de soi », face au délitement des prérogatives des pays libres, face au mondialisme et aux vagues migratoires?

    Puis ils accusent de populisme ceux qui écoutent la population, comme si écouter la population et tenir compte des désirs et des peurs des gens était un devenu un crime politique. Le populisme est devenu un nouveau péché.

    Aussi longtemps que les politiciens ignoreront les insécurités économique, culturelle, identitaire, démographique, sociétale, etc., présentes dans la population, ici comme ailleurs, la pression va monter dans la marmite sociale. Et alors des dérives se manifesteront, apportant des réponses inappropriées (du genre Trump) à des questionnements légitimes.