Prudence ou paranoïa envers la Chine?

Malgré la volonté affirmée du gouvernement Trudeau d’améliorer les relations commerciales entre le Canada et la Chine, Ottawa vient d’interdire l’acquisition de la plus grande firme de construction canadienne, Groupe Aecon, par une société chinoise dont le chiffre d’affaires est trente fois plus important. Serait-on devenus frileux ou seulement moins naïfs ?

Des motifs de sécurité nationale non explicités seraient à l’origine de la décision du gouvernement canadien de ne pas autoriser l’acquisition d’une importante compagnie de construction de Toronto, Aecon, par la China Communications Construction Company (CCCC), une société inscrite à la Bourse de Hong-Kong, mais dont 64 % du capital est détenu par le gouvernement communiste chinois.

Au Canada, Aecon est surtout connue dans le reste du pays pour ses nombreux projets comme la mise à niveau de la centrale nucléaire de Darlington, la construction de l’autoroute 401 et certaines installations militaires. Mais elle est aussi membre du consortium qui a été retenu pour la construction du futur Réseau express métropolitain de Montréal.

De son côté, CCCC a participé à de très nombreux projets d’infrastructures civiles et militaires en Chine et dans le monde, dont l’érection très contestée d’îles destinées à étendre artificiellement la souveraineté chinoise au-delà de ses frontières naturelles en mer de Chine.

Il a fallu plusieurs mois, la sortie publique de concurrents et d’anciens agents des services secrets, et sans doute l’intervention du gouvernement américain, avant que le gouvernement Trudeau rende sa décision. L’an dernier, le même gouvernement avait pourtant autorisé l’acquisition de deux sociétés de haute technologie, ITF Technologies et Norsat International, par des firmes chinoises malgré le fait que Norsat fournissait des équipements à l’armée américaine.

Du temps des conservateurs, on avait aussi autorisé la vente d’une société d’exploitation pétrolière à des intérêts chinois, mais on avait aussitôt changé la loi pour limiter ce genre de transactions.

Le problème est complexe et relativement nouveau. Du temps de la guerre froide, l’espionnage empruntait des voies plus classiques, et l’URSS ne représentait pas une menace industrielle et financière pour l’Occident. Avec la Chine, les choses ont changé.

Dans un monde où les technologies de l’information sont le nerf de la guerre, les sociétés chinoises profitent des énormes capitaux de l’État pour étendre leurs tentacules partout sur la planète. Le gouvernement chinois joue sur les deux tableaux : celui du libre marché capitaliste, qui permet d’acquérir des sociétés en offrant un prix à l’action alléchant pour les actionnaires, et celui de la propriété d’État, qui fait en sorte de garder le contrôle sur toutes les entreprises, où qu’elles s’établissent.

Dans le cas d’Aecon, Ottawa a raison de craindre pour notre sécurité si l’on confie la construction d’infrastructures stratégiques comme des ponts, des installations militaires et des circuits de fibre optique à une entreprise contrôlée par un gouvernement étranger comme celui de la Chine. Récemment, un comité du Congrès américain a demandé qu’on interdise l’utilisation d’équipements chinois dans l’administration pour éviter que des renseignements critiques soient interceptés.

Huawei Technologies fait partie des fabricants visés par Washington, qui a aussi fait pression sur les grands fournisseurs de services aux consommateurs pour exclure les téléphones de cette marque de leurs catalogues.

Ici même, une enquête du Globe and Mail publiée samedi dernier nous apprenait que Huawei avait versé 50 millions de dollars à 13 universités canadiennes pour le financement de la recherche sur la technologie 5G. Ce faisant, elle aurait construit son propre réseau d’une centaine d’universitaires, déjà financés par nos gouvernements, pour alimenter ses laboratoires en données nécessaires à l’obtention de brevets. Y aurait-il un dindon de la farce dans le système canadien de recherche ?

Cela dit, il n’y a pas que des opposants à la présence chinoise. Certains craignent que l’attitude du gouvernement canadien fasse fuir les milliards en investissements que la Chine est prête à consacrer à son expansion dans le monde. D’autres pensent qu’une société comme Aecon se prive de la puissance et de l’expertise de pointe d’une firme comme CCCC pour avancer.

Peut-être, mais tant que la Chine refusera de jouer selon les mêmes règles que les autres pays de l’OCDE et de l’OMC, le Canada comme l’Australie, le Japon, l’Europe et les États-Unis auront raison de rester sur leurs gardes.

4 commentaires
  • Denis Paquette - Abonné 29 mai 2018 03 h 22

    qui va maitriser le gaze naturel

    apres des années de famines et de misères n'a-t-elle pas apprise a discipliner son monde, n'est-elle pas devenu, un pays de classes moyennes, les chinois ne sont-ils pas en train de devenir tous des commercants , la question est peut être de savoir qui va maitriser le gaze naturelle car n'en doutons en pas, ce sera l'énergie de demain , la terre en possede des milliards de tonnes

  • Bernard Terreault - Abonné 29 mai 2018 08 h 03

    La course aux fonds de recherche

    L'éditorialiste écrit qu'une centaine d'universitaires canadiens ont des contrats avec ce géant chinois et il semble regarder ce financement privé étranger d'un oeil soupçonneux; ils devraient se contenter de financement 100% canadien. Il faut savoir comment fonctionne la carrière des professeurs au Canada. Parmi les pays développés, le Canada est un de ceux qui consacre le moins de fonds, per capita, à la recherche, fonds publics et privés confondus. Il a peu de grands projets mobilisateurs comme en ont les États-Unis, l'Europe, le Japon, et son économie est encore fortement sur les ressources -- et souvent de propriété étrangère. La carrière, les chances de promotion d'un prof en science et génie sont jugés par sa productivité scientifique et par-dessus tout par les fonds qu'il fait entrer, ce qui permet de payer des salaires et des bourses et des équipements. La carrière d'un prof, je le sais par expérience, est donc une course aux contrats et subventions, de quelques sources qu'elles soient.

  • Serge Lamarche - Abonné 29 mai 2018 12 h 19

    Il faut bloquer les intérêts étrangers

    ... qui veulent s'emparer de nos compagnies. Le Canada devrait aussi bloquer les acquisitions par les compagnies États-Uniennes. Les profits vont moins loin mais ils aussi perdus.

  • Michel Lebel - Abonné 29 mai 2018 16 h 33

    Prudence!


    La prudence est certainement de mise à l'égard de la Chine. Son appétit économique semble sans limites! C'est une façon pour elle de dominer le monde, en attendant qu'elle le domine aussi militairement. Alors attention, à moins de vouloir devenir citoyen chinois! Quant à moi, la dictature chinoise ne m'intéresse pas.

    M.L.