Venezuela: le pays en panne

Devant la pire crise sociale de l’histoire du pays, le président Nicolas Maduro a improvisé dimanche dernier une farce électorale qui l’a reporté au pouvoir et a enfoncé un peu plus le Venezuela dans l’impasse de la dictature.

On n’est pas étonné qu’avec Vladimir Poutine, le président turc, Recep Tayyip Erdogan, ait été l’un des rares dirigeants de premier plan à téléphoner à Maduro pour le féliciter. Tous les trois participent d’un inquiétant mouvement international de régression antidémocratique. À ce compte, Donald Trump aurait dû lui aussi, en toute cohérence, prendre une minute pour le féliciter.

La farce électorale de dimanche a fait que M. Maduro, élu de justesse en 2013 dans la foulée du décès d’Hugo Chávez l’année précédente, l’a été de nouveau avec 68 % des voix à l’issue d’un scrutin boudé par 54 % des électeurs — boudé soit par découragement général, soit par abstention militante. Ce qui revient à dire que l’homme est sans légitimité, d’autant qu’il avait manoeuvré de manière à empêcher l’opposition gauche-droite coalisée au sein de la MUD (Table de l’unité démocratique) de présenter un candidat. Une opposition laminée dont ont été écartés les principaux dirigeants : Antonio Ladezma (en exil), Leopoldo Lopez (en résidence surveillée), Henrique Capriles (privé de ses droits civiques). Une opposition maintenant poussée à la clandestinité.

S’agissant d’écraser ce qu’il reste de libertés politiques au Venezuela, le régime aura procédé avec une belle efficacité en commençant par faire élire en 2017 une Assemblée constituante — à sa botte — qui allait dissoudre l’Assemblée nationale démocratiquement élue fin 2015 et dominée par l’opposition. Après quoi, le pouvoir s’est montré parfaitement intraitable envers les grandes manifestations populaires du printemps 2017 (qui ont fait quelque 140 morts aux mains de l’armée). Il aurait pourtant fallu, là, qu’il accepte de jeter des ponts, si ce n’est pour des raisons humanitaires, vu l’épouvantable détresse économique qui pèse sur le commun des Vénézuéliens. Il s’est obstinément refusé à le faire.

Qui sait quels gestes le gouvernement Maduro prétendra maintenant pouvoir poser pour remettre le pays d’aplomb, alors que le taux d’inflation de 13 000 % a réduit le salaire minimum mensuel à 3 $. Et que le prix payé pour une voiture il y a quelques années ne permet même plus d’acheter un pain. Et que des centaines de milliers de Vénézuéliens vont trouver refuge en Colombie et au Brésil. L’économie vénézuélienne était, bien avant l’arrivée de Chávez, déjà fort mal développée pour cause de surdépendance à la manne pétrolière. Or, 19 ans de régime « bolivarien » ont rendu cette économie encore plus dysfonctionnelle.

Pour l’heure, le régime cède à l’armée une part croissante de l’économie nationale. Comme à Cuba. Vladimir Padrino Lopez, ministre de la Défense, est devenu l’homme de confiance de Maduro, dont le gouvernement est de plus en plus peuplé de militaires. Aujourd’hui, l’armée contrôle l’importation d’aliments, possède une banque et une chaîne de télévision et a dorénavant accès à l’industrie de l’extraction minière et pétrolière. Scénariser une situation où l’armée lâcherait le régime est donc pour le moment irréaliste.

Comment éviter de voir le pays sombrer dans la dictature ? L’opposant Leopoldo Lopez veut croire que la situation est désespérante sans être désespérée. La rue ne peut pas avoir dit son dernier mot. L’établissement d’un dialogue politique constructif au Venezuela passe ensuite par une mobilisation des acteurs régionaux plus dynamique qu’elle ne l’a été jusqu’à maintenant. Il faudrait que les États-Unis aient enfin l’intelligence diplomatique de tenter des rapprochements avec Caracas. Ce qui serait dans leur intérêt, comme cela aurait l’utilité d’endiguer les influences russes et chinoises.

4 commentaires
  • Marcel Gilbert - Abonné 25 mai 2018 09 h 33

    Six raisons clés pour comprendre la situation au Venezuela.



    1) Le pétrole : La première chose à comprendre est que tout tourne autour du pétrole. Le Venezuela possède les plus grandes réserves de pétrole connues dans le monde dans un emplacement géographique hautement stratégique. Depuis que Le gouvernement vénézuélien a pris le contrôle de sa compagnie pétrolière (PDVSA), le revenu pétrolier – au lieu d’être distribué aux élites d’entreprises – a été utilisé pour financer les services publics nécessaires qui, pendant des décennies, n’avaient pas réussi à répondre aux besoins de la population.

    2) La souveraineté : Le gouvernement au pouvoir au Venezuela ne suit pas la ligne des États-Unis, ne se plie pas aux dictatures néolibérales du Fonds monétaire international et de la Banque mondiale, insistant sur le fait que son peuple est souverain et décidera de son propre avenir et aspire à construire une société socialiste et humaniste.

    3) La guerre économique : Il y a un plan systématique et stratégique conçu par Washington pour priver les Vénézuéliens de nourriture et de médicaments. Ses exécuteurs sont les grandes sociétés, l’élite commerciale et les banques. Lorsque le président Hugo Chávez a été élu, la pauvreté se situait entre 60 et 80% et l’extrême pauvreté et la malnutrition affectaient un tiers de la nation. La révolution bolivarienne du Venezuela a considérablement réduit la pauvreté, la malnutrition et le vagabondage, et a fourni des soins de santé universels et une éducation gratuite de la crèche à l’université. Elle a construit 2 millions de logements sociaux ces dernières années.

    4) Une élite corrompue et raciste : L’élite du Venezuela contrôlait le gouvernement depuis des années – ils étaient les bénéficiaires de tous les revenus pétroliers. Cette élite ne se soucie pas de savoir combien son propre peuple souffre tant que les puissances étrangères ne lui auront pas rendu le gouvernement qu’elle est incapable de gagner aux urnes.

    5) Un excellent processus d’élection : En 19 ans, il y a eu 23 élection

    • Hélène Paulette - Abonnée 25 mai 2018 13 h 18

      Merci monsieur Gilbert pour cette pertinente mise au point. Il est suprenant de lire une analyse aussi biaisée sous la plume de Guy Taillefer qui nous habitués à plus d'objectivité.

  • Serge Lamarche - Abonné 25 mai 2018 14 h 37

    Ne pas voter est antidémocratique

    L'opposition ne vote pas et on veut les appuyer? Si on veut être équitable,il faut appliquer la même morale là bas qu'ici. Que dit-on des non voteurs ici déjà?
    Le biais exprimé dans l'article est terrible.

  • Gilles Bonin - Abonné 25 mai 2018 18 h 46

    Peuple affamé ou éradiqué

    n'empêche nullement les petits et grands dictateurs de faire leur (long) bout de chemin. C'est désespérant.