Corées: on est (presque) tenté d’y croire

Le sommet de vendredi réunissant Kim Jong-un et Moon Jae-in a donné lieu, en mots comme en gestes, à un rapprochement proprement extraordinaire. L’avenir dira sur quelle sorte de paix il débouchera — ou ne débouchera pas. Dans l’immédiat, il impose en tout cas aux États-Unis une obligation de négocier.

Le geste symboliquement le plus chargé qu’ils auront posé aura été cette espèce de pas de deux qu’ils ont exécuté vendredi matin sur cette ligne de démarcation militaire (MDL) qui déchire la péninsule coréenne depuis l’armistice conclu en 1953. La scène était pour ainsi dire désarmante : sortant du pavillon tourné vers le sud, Kim Jong-un est allé rejoindre Moon Jae-in, qui l’attendait de son côté de la MDL. Les deux hommes sont ensuite passés au nord de la ligne, main dans la main, pour ensuite revenir au sud et se rendre à la « maison de la paix » spécialement aménagée pour l’occasion afin d’y tenir leurs discussions…

Symbole par-dessus symbole : Kim Jong-un est ainsi devenu le premier dirigeant nord-coréen à fouler le sol sud-coréen depuis la guerre. La paix, enfin ? On est presque tenté d’y croire.

Diplomatiquement, il s’agit pour les deux hommes d’un coup fumant. Après sa bromance avec le président Emmanuel Macron, on imagine déjà Donald Trump surenchérir ridiculement, question de ne pas être en reste, lors du sommet qu’il doit en principe tenir à son tour avec M. Kim en mai ou en juin.

En mots, la journée n’a pas été moins stupéfiante. MM. Kim et Moon se sont engagés à une « dénucléarisation complète de la péninsule coréenne ». Ils ont exprimé leur volonté de transformer la zone démilitarisée qui divise les deux pays en « zone de paix », de se rencontrer régulièrement et de remplacer enfin l’armistice par un traité de paix en bonne et due forme. Ils ont aussi convenu d’organiser, en août, une nouvelle réunion des familles séparées depuis la fin de la guerre, il y a 65 ans.

Autant d’initiatives qui ont fait dire à M. Kim qu’il ne voulait pas « répéter le passé malheureux qui a vu tourner court de précédents accords intercoréens ». Il s’est demandé « pourquoi ça n’était pas arrivé avant ». Vrai qu’il y a quelque chose comme une rupture générationnelle dans les ouvertures du jeune homme de 34 ans. Quitte à tomber dans la psycho pop, certains veulent y voir un fils qui sort de l’ombre du père. Sauf que, plus prosaïquement, le fait est surtout que M. Kim a décidé qu’il fallait d’urgence lancer le pays sur la voie d’un développement économique modernisé.

D’où l’absolue nécessité de sortir le pays de son isolement diplomatique et d’obtenir à terme la levée des sanctions internationales qui l’étrangle depuis au moins dix ans. L’allié chinois a du reste tout intérêt à l’encourager dans cette voie — tout en se méfiant de l’effet de nuisance que pourrait avoir une éventuelle reconfiguration des dynamiques régionales sur sa zone d’influence.

 

La journée fut d’autant plus stupéfiante qu’elle venait cristalliser l’établissement d’un dialogue au terme d’une année 2017 dangereusement troublée par une escalade militaire (au moins trois tirs de missiles intercontinentaux effectués par la Corée du Nord et son sixième et plus puissant test nucléaire) doublée d’un ahurissant affrontement verbal avec Donald Trump.

« Dénucléarisation complète » ? Ce n’est pourtant pas demain la veille. « Dénucléarisation » est une notion élastique qui n’a pas le même sens qu’on soit à Pyongyang ou à Washington. M. Trump peut bien dire que l’intensification des sanctions a fait plier Kim Jong-un, ce qui est d’ailleurs en partie juste, il reste que la dénucléarisation de la péninsule dont parle le dictateur nord-coréen ne veut certainement pas dire qu’il ait accepté de renoncer à la force de dissuasion nucléaire. Tout au plus a-t-il accepté de geler le développement de son arsenal. Pour qu’il aille plus loin, il faudrait qu’il y ait réciprocité de la part des États-Unis, ce qui n’est guère imaginable.

En homme qui joue formidablement bien ses cartes, M. Kim est d’ailleurs sans doute plus convaincu que jamais de l’importance de disposer de la bombe face à Washington, considérant la menace de « déchirer » l’accord sur le nucléaire iranien que n’arrête pas de faire planer M. Trump.

De toute évidence, la Maison-Blanche a tort de s’en tenir à ses exigences de « démantèlement complet, vérifiable et irréversible » de l’arsenal nord-coréen. Le succès du sommet intercoréen, lui, est une invitation additionnelle à quitter cette posture. L’entendra-t-elle ? On mesurera les chances de voir un processus de paix s’enraciner dans la péninsule à l’esprit de négociation dont fera preuve ou non M. Trump quand il rencontrera M. Kim.

2 commentaires
  • Jean-Pierre Martel - Abonné 28 avril 2018 01 h 49

    La propagande est multiforme

    À partir d’avril 2017, le président Trump s’était engagé dans une guerre de mots avec les dirigeants de la Corée du Nord, menaçant ce pays (ou ses dirigeants) d’anéantissement.

    De jour en jour, les quotidiens occidentaux, dont Le Devoir, nous informaient des gazouillis présidentiels.

    Or les menaces de Trump n’avaient — en Extrême-Orient comme au Moyen-Orient — que pour but de motiver les pays de la région à acheter des armes américaines.

    Dès que le Japon a conclu un important contrat d’achat d’armes américaines, Trump s’est dégonflé.

    Et puis ce furent les Jeux olympiques, etc.

    Loin de moi l’idée de sous-estimer la dangerosité de la Corée du Nord. Mais si les États-Unis avaient voulu empêcher l’acquisition d’une compétence balistique par ce pays, ils auraient détruit ses missiles lors de leurs tests.

    Ils ne l’ont pas fait parce qu’ils ont besoin d’un épouvantail pour motiver des pays comme le Japon à se militariser et parce qu’ils veulent convaincre les Américains d’investir davantage dans un bouclier anti-missiles dont les coûts sont pharaoniques.

  • Pierre Fortin - Abonné 29 avril 2018 12 h 10

    Le problème coréen d'abord


    L'embellie qui semble se dessiner est que les deux Corées s'engagent comme partenaires principaux dans la pacification et la réunification de la péninsule puisqu'ils sont les premiers concernés. L'unanimité qui semble s'instaurer entre Kim Jong un et Moon Jae-in, si elle s'avère suffisament forte, relèguera au second plan l'influence US dans la région qui devra s'affirmer autrement qu'en jouant sur la menace nord-coréenne pour justifier sa présence militaire.

    Mais les néocons ne l'accepteront jamais. John Bolton a déjà dénoncé le sommet entre Kim Jong un et Donald Trump comme étant inutile tout en proposant de passer directement à l'option militaire. La belle affaire ! La paix en Corée diminuerait considérablement le rôle de gendarme du monde que les USA se sont attribué pour préserver leur hégémonie. Quel avantage trouveraient-ils dans la pacification de la péninsule ?

    Le véritable espoir de paix réside d'abord dans la relation entre les deux présidents coréens qui, s'ils réussissent à élaborer un projet d'accord commun assez solide, feront du problème un objet de politique intérieure qui ne concernera plus que secondairement leurs alliés respectifs.

    La paix en Corée et les équilibres géostratégiques dans la région sont deux problèmes distincts qu'il vaut mieux ne pas confondre, n'en déplaise aux USA qui en tirent profit depuis 65 ans.