Une insulte pour le fier monde

Le Directeur général des élections du Québec (DGEQ) manque de respect pour les électeurs du Centre-Sud avec sa réforme trop vite expédiée de la carte électorale.

Personne, pas même les députés de l’Assemblée nationale, n’avait vu venir la disparition subite de la circonscription de Sainte-Marie–Saint-Jacques, dissimulée comme un secret gênant dans le rapport de la Commission de la représentation électorale (CRE).

L’hypothèse d’un dépeçage de la circonscription, représentée par la députée de Québec solidaire, Manon Massé, n’avait jamais été évoquée avant ce jour fatidique du 7 février. Les quelque 43 000 électeurs vivant principalement dans le Centre-Sud n’ont pas été consultés sur la question. Ils sont mis devant le fait accompli. À juste titre, l’opposition officielle du PQ, la CAQ et Québec solidaire ont dénoncé à l’unisson ce déni de démocratie.

Seule une insouciance téméraire permet aux représentants du DGEQ et à la ministre responsable de l’Accès à l’information et de la Réforme des institutions démocratiques, Rita de Santis, de trouver dans ce dénouement inattendu une réponse satisfaisante à l’obligation que la carte électorale assure une représentation « juste et équitable » des électeurs. Mme de Santis devrait savoir mieux que quiconque, par ses fonctions, qu’une réforme expédiée à la hâte, sans que les premiers citoyens concernés puissent se l’approprier, contribue au cynisme et au délitement du lien de confiance à l’égard des institutions démocratiques.

 

La CRE a déposé en mars 2015 un premier rapport sur la réforme de la carte électorale. C’est tout un casse-tête d’assurer que chaque vote compte dans les 125 circonscriptions du Québec. À quelques exceptions près dans les régions dépeuplées, la loi électorale exige que le nombre d’électeurs par circonscription ne soit ni inférieur ni supérieur à plus de 25 % par rapport à la moyenne québécoise de 48 387 électeurs.

Pour adapter la carte en fonction des flux migratoires dans la grande région de Montréal, la CRE devait ajouter deux circonscriptions dans les Laurentides et dans Lanaudière et en retirer une sur l’île de Montréal. À l’origine, la CRE envisageait la fusion des circonscriptions d’Outremont et de Mont-Royal, deux « milieux naturels » évidents par leur proximité géographique et le profil sociodémographique de leurs citoyens parmi les mieux nantis et les plus instruits du Québec.

Il s’agissait de l’hypothèse la plus normale, et la plus débattue lors des consultations jusqu’à ce que la CRE fasse volte-face. Les commentaires, courriels et mémoires reçus lors des consultations l’ont fait changer d’avis sans que l’on sache vraiment pourquoi. La proposition révisée assure « un meilleur respect des communautés naturelles et du sentiment d’appartenance des citoyens à leur communauté », affirme le rapport de la CRE.

En définitive, l’acceptabilité sociale de la réforme se mesurera à l’altitude du lieu de résidence des électeurs. En « haut de la côte », à Westmount et à Outremont, ce projet sera pleinement satisfaisant. En « bas de la côte », il faudra se faire à l’idée de la disparition de Sainte-Marie–Saint-Jacques au profit d’une nouvelle circonscription qui englobera le centre-ville, dans les limites de l’actuel arrondissement de Ville-Marie, à quelques nuances près.

L’indignation de Québec solidaire et de Manon Massé n’est pas désintéressée. La nouvelle circonscription de Ville-Marie transfère 7000 électeurs dans Hochelaga-Maisonneuve (à l’est de l’avenue De Lorimier) et 13 000 dans Mercier (au nord de la rue Rachel). Québec solidaire est ainsi amputé d’un bassin naturel d’électeurs dans le centre-ville. L’ouest du centre-ville, intégré dans la nouvelle circonscription de Ville-Marie, comprend un peu plus de 1110 électeurs qui ne sont pas acquis à la formation de gauche.

Ce redécoupage a une certaine logique d’un point de vue géographique, mais il ne tient pas la route en ce qui a trait au sentiment d’appartenance, à la communauté d’intérêts et au patrimoine culturel et historique, trois éléments importants de la Loi électorale qui encadrent la création et le remodelage des circonscriptions. L’est et l’ouest du centre-ville ne forment pas cette « communauté naturelle » imaginée par la CRE.

Les opposants à la fusion d’Outremont et de Mont-Royal ont bénéficié de deux ans pour faire entendre leurs doléances. En vertu des règles, l’Assemblée nationale doit tenir un débat de cinq heures tout au plus, mardi. Manon Massé et Québec solidaire disposeront de quelques minutes pour faire valoir le point de vue du fier monde. Quelle insulte.

17 commentaires
  • Sylvain Deschênes - Abonné 13 février 2017 07 h 13

    représentation proportionnelle

    Il est pour le moins curieux qu'un parti qui réclame la proportionnelle insiste pour conserver intacte une circonscription qui compte moins d'électeurs que la moyenne.

    Homogène ce comté? La médiane des revenus y est sous la médiane québécoise, mais la moyenne y est au-dessus de la moyenne québécoise… Ce qui signifie que les riches y sont plus riches qu'ailleurs. Le taux d'universitaires y est deux fois plus grand qu'ailleurs. Les habitants de la partie nord qui irait à Mercier et de la partie est qui irait à Hochelaga se retrouveront, eux, dans des circonscriptions qui leur ressemblent.

    Et si les limites du nouveau comté sont très proches de celles de l'arrondissement Ville-Marie, pourquoi ne pas contester également le découpage municipal?

    On comprend que n'ayant remporté ce comté qu'avec 30% des votes (sur une participation de 65%), la députée QS était représentative d'assez peu de gens au final.

    • Jean Jacques Roy - Abonné 13 février 2017 09 h 24

      Et même si vos appréciations étaient justes, en quoi cela invalide l'argumentation de Monsieur Brian Myles?

    • Jean Jacques Roy - Abonné 13 février 2017 09 h 43

      Vous négligez de considérer, Monsieur Deschênes, que les citoyens et citoyennes de SMSJ sont mis devant une proposition qui sera votée par l'Assemblée nationale dans quelques heures. Et ils et elles n'ont même pas été consultés!

      Vous oubliez aussi de considérer que si l'Assemblée nationale accepte cette proposition, elle créerait ainsi un précédent qui affecterait dans l'avenir, non seulement les partis politiques, mais aussi le droit de la population elle-même d'être consultée.

      Pour ma part, je partage l'opinion de Monsieur Myles: la façon de procéder de la Commission pour effacer SMSJ est non seulement anti-démocratique, mais aussi indécente.

    • François Beaulé - Abonné 13 février 2017 12 h 07

      M. Myles avance le chiffre de 1110 électeurs de l'ouest qui seront intégrés au comté. Un bien petit nombre. Ce sont eux qui auront un poids électoral minime et non pas les citoyens de l'est.

    • Hélène Paulette - Abonnée 13 février 2017 12 h 33

      @Roy Depuis quand consultetons les citoyens sur la carte électorale?

    • Micheline Gagnon - Abonnée 14 février 2017 05 h 08

      @Hélène Paulette : «... Julie St-Arnaud a déclaré que la Loi électorale prévoit de telles consultations dans les 10 mois qui suivent le dépôt de la proposition préliminaire.» http://www.ledevoir.com/politique/quebec/491448/ca

    • Raymond Labelle - Abonné 14 février 2017 15 h 15

      "Les opposants au projet de mariage d’Outremont et de Mont-Royal ou encore d’abolition de la circonscription de Saint-Maurice — qui, lui, est toujours dans les cartons de la CRE — ont disposé de près de 24 mois pour convaincre le DGEQ, Pierre Reid ainsi que les commissaires Serge Courville et Bruno Jean qu’ils faisaient fausse route. La population du centre-sud de Montréal a quant à elle moins de 20 jours pour les dissuader de faire disparaître Sainte-Marie–Saint Jacques."

      Tiré de, où on trouve des détails: http://www.ledevoir.com/politique/quebec/491476/qu

  • Christian Montmarquette - Abonné 13 février 2017 09 h 56

    Comment noyer les pauvres dans une mer de riches...

    Merci pour cette critique avisée, M. Myles.

    Et je suis particulièrement d’accord avec vous quand vous dites que « ce redécoupage a une certaine logique d’un point de vue géographique, mais il ne tient pas la route en ce qui a trait au sentiment d’appartenance, à la communauté d’intérêts ».

    En effet, croire qu’il soit possible de représenter à la fois les intérêts de Westmount et ceux du Centre-Sud, c’est comme si on croyait pouvoir représenter à la fois les intérêts de Montréal et de la Gaspésie.

    Si on reconnaît la nécessité d’une représentation politique au plan géographique, ne serait-il pas tout aussi nécessaire, sinon davantage, de reconnaître la nécessité d’une représentation politique au plan sociologique et socio-économique?

    Car en agissant de la sorte, c’est comme si la Commission de la représentation électorale s’attaquait aux plus pauvres en les noyant dans une mer de riches.

    Et si vous considérez que Québec Solidaire n’est pas complètement désintéressé dans cette lutte... que dire alors du comportement opaque et partisan des libéraux?


    Christian Montmarquette

  • Jean Jacques Roy - Abonné 13 février 2017 10 h 24

    Le CRE doit refaire ses devoirs.

    Une motion devrait être présentée à l'A.N. de renvoie de la proposition du DGEQ et du CRE concernant la disparition du compté SMSJ.
    Raisons :
    1- non consultation de la population et
    2- échéancier trop rapproché pour que l'AN puisse procéder en accord aux règles de la démocratie qui exigent non seulement des consultations mais aussi que les député-es et leur parti puissent prendre connaissance des différents rapports, les débattre et voter.

    • Christian Montmarquette - Abonné 13 février 2017 10 h 54

      À Jean Jacques Roy,


      "Une motion devrait être présentée à l'A.N. de renvoie de la proposition du DGEQ et du CRE concernant la disparition du compté SMSJ." - JJR

      En effet, M. Roy!

      Et si Philippe Couillard, qui a ouvertement déclaré son allégeance au principe de transparence, désire avoir la moindre crédibilité. Il devrait, lui aussi, en toute logique et toutes conséquences, appuyer une telle motion et dénoncer l'opacité du processus de la Commission de la représentation électorale et cette stratégie déloyale et inéquitable de placer les citoyens et citoyennes de Sainte-Marie-Saint-Jacques devant le fait accompli.

      Et qui plus est devant la députée Manon Massée première concernée.

      Christian Montmarquette

      Référence:

      Couillard promet respect et transparence - Le Devoir

      http://www.ledevoir.com/politique/quebec/405033/co


      .

  • Louise Trencia - Abonnée 13 février 2017 10 h 58

    Un parti qui demande la proportionnelle... pour éviter les injustices auxquelles on assiste, c'est normal, non ?

    Je suis d'accord avec votre analyse, M. Myles.

    Cependant, je voudrais souligner que, si l'indignation de Mme Massé n'est pas désintéressée, celle du PQ et de la CAQ ne l'est pas non plus.

    Qui ne voudrait prendre ou reprendre ce comté qui, par le découpage de la carte, est donné définitivement aux libéraux ! Dans Westmount, la marge était de 18,000 votes en faveur des libéraux.

    Par ce découpage, le CRE ne respecte pas ce critère établi de droit à une juste représentation. On laisse aux citoyens le droit unique de s'exprimer... dans la rue.

    Je voudrais souligner aussi le manque de respect du travail d'un(e) élu(e) qui devrait à la fois travailler dans des dossiers pour des populations à la composition, aux revenus, aux intérëts si divergents.

    Revenant à Mme Massé, ce n'est pas donné à tout le monde de travailler dans des dossiers de groupes de citoyens (banques alimentaires, itinérance, communauté LGBT, pauvreté et bas revenus, entre autre) de sorte que les citoyens se reconnaissent dans leur député(e) et l'aiment. Ca prend un travail acharné et de l'amour, la connaissance du milieu et un parti pris pour les citoyens. Des valeurs inconnues du parti libéral. Nous en avons ici une preuve flagrante.

  • Claude Gélinas - Abonné 13 février 2017 12 h 19

    La Commission de représentation électorale : un bouc émissaire !

    À chaque fois qu'un comté est menacé de disparaître, les élus concernés poussent des cris d'ofraie. Rappelons nous à cet égard la démission de Marcel Blanchet à la suite de la sortie intempestive et disproportionnée de Nathalie Normandeau.

    Comme nul ne peut invoquer sa propre turpitude, se pourrait-il que les élus oublient qu'ils ont eux-mêmes déterminés les critères d'analyse utilisés par la Commission de la représentation électorale.

    Dans ce contexte, il s'implose de mettre en perpective que le sentiment d'appartenance et de communauté d'intérêts ressemblent à s'y méprendre à celui de l'acceptabilité sociale utilisée en matière d'environnement. Des facteurs évoqués mais pas suffisamment considérés dans la prise de décision.

    En somme, pour le dire autrement et pour ne pas créer de précédent, pourquoi ne pas imposer un moratoire aux découpages électorales proposés, ce qui inclus le comté de St-Maurice. Durant cette période que les élus planchent et proposent de nouveaux critères d'évaluation pour l'avenir.

    • Jean Jacques Roy - Abonné 13 février 2017 13 h 55

      "À chaque fois qu'un comté est menacé de disparaître, les élus concernés poussent des cris d'ofraie."

      Monsieur Gélinas, c'est certain que les député-es réagissent lorsque le DGEQ "prévient" et annonce que de "possible" recoupage dans des comptés donnés, identifiés. Et s'ouvre une période de consultations et de discussion en Commission Parlementaire. Et c'est ensuite seulement que le DGEQ et sa commission arrive avec une proposition devant l'AN.

      Or, dans le cas de SMSJ, les citoyens et citoyennes n'ont pas été consultés... et la députée Manon Massé n'a pas été "prévenue", elle n'a mêmepas eu le temps de lancer un cri!

      Le processus habituel n'a pas été respecté. L'AN ne peut accepter cette façon de faire qui créerait un précédent. En créant ce précédent, on donnerait au DGEQ un pouvoir technocratique lui permettant de faire abstraction de la population, des député-es et des partis, les privant du droit dëmocratique élémentaire d'être consulté. Advenant une telle situation, en apparence la CRE et le DGEQ sembleraient jouir d'une plus grande "liberté et autonomie" pour exercer leurs travaux. Mais en fait, libérés et déliés du devoir de consulter la population et ses élu-es, le DGEQ risquerai de subir plus que jamais les pressions politiques des amis du gouvernement de passage

    • Sylvain Deschênes - Abonné 13 février 2017 16 h 31

      Je ne pense pas avoir jamais été consulté pour le découpage de mon comté qui, en véritable gerrymandering cette fois, va chercher une bande de territoire peuplée d'aînés dans de grandes tours, question de donner une chance aux partis du statu quo (ce qui comprend ici Québec solidaire si je comprends bien!).

      Pour Ste-Marie/St-Jacques il faudrait aussi consulter les électeurs autour qui se trouveraient à changer de comté… et les autres qu'on pourrait penser à changer si ce n'est pas celui-là, bref c'est le statu quo assuré si on consulte.