Pari perdu

Il y avait plusieurs raisons de se réjouir samedi à Kahnawake. La population de la réserve a clairement rejeté la construction d'un casino sur son territoire; les Mohawks ont été plus nombreux que jamais à voter; le chef Joe Norton a indiqué qu'il se plierait à la volonté populaire.

Ce sursaut de démocratie ne peut toutefois masquer le fond du problème: bien des chefs autochtones, nous l'avons déjà écrit, sont déconnectés de leur communauté. Et au Québec, Kahnawake en est la parfaite illustration. Aux Mohawks qui soulignent les problèmes de toxicomanie et d'alcoolisme qui sévissent dans leur communauté, leur chef Joe Norton n'a qu'une réponse à apporter: gagner de l'argent vite et facilement. D'où la tentation du casino, dont l'idée avait été rejetée une première fois en 1994.

Mais le grand chef est revenu à la charge cet été. Le projet a été encore plus largement battu, d'autant que deux fois plus de gens qu'il y a neuf ans sont allés voter. En fait, jamais, de mémoire de résident, n'avait-on vu autant de votants à Kahnawake, même pour les élections au conseil de bande. Le conseil n'a toutefois rien compris de la leçon. La population ne veut pas de casino? Tant pis, on lui proposera autre chose sous peu: un projet d'envergure dont on ne laisse rien filtrer. Mais le conseil reconnaît déjà qu'il sèmera lui aussi la discorde, a-t-on indiqué à nos collègues de La Presse.

Quelle perte de temps! Kahnawake a besoin de projets structurants, d'une approche sensible de ses problèmes, non de poudre aux yeux, de gestes d'éclat et de tout ce qui peut rameuter la racaille. La population de la réserve le sait bien, et les scrupules des «Blancs» — comment empêcher les autochtones de tirer des revenus du jeu alors que le gouvernement du Québec s'y abreuve allègrement? — ne l'ont guère atteinte. Car la comparaison fait l'impasse sur des problèmes de taille: le décrochage, le chômage, le désoeuvrement, les dépendances en tous genres qui, à des niveaux endémiques, frappent les communautés autochtones.

Certes, les leaders de Kahnawake avaient prévu le coup: on laissera les Mohawks travailler au casino, mais on les empêchera d'y jouer. L'essor économique à la cubaine, là où la population locale est interdite de séjour dans les centres de villégiature où elle travaille: quel modèle de société!

Souhaitons plutôt à Joe Norton et à son entourage de tirer quelques leçons de la réunion extraordinaire de l'Assemblée des premières nations qui a lieu cette semaine en Colombie-Britannique. Son nouveau dirigeant, Phil Fontaine, y présentera un plan fort étoffé de développement des communautés autochtones, notamment en matière économique où il mise sur les partenariats régionaux. Au Québec même, l'économie autochtone est en plein essor, comme l'écrivait samedi notre collègue Claude Turcotte, et les industries qui se développent, de la machinerie lourde au secteur des magazines, offrent des perspectives bien plus solides que les cliquetis véreux des machines à sous.

jboileau@ledevoir.ca

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