À la mexicaine

Divisé par le milieu, plongé dans une crise politique jusqu'à l'absurde, le Mexique a maintenant deux présidents. Au risque d'y perdre sa crédibilité, Andrés Manuel López Obrador s'est autoproclamé «président légitime» du pays devant des centaines de milliers de sympathisants de gauche, samedi sur la grande place du Zocalo à Mexico, ajoutant ainsi un nouvel épisode à la résistance furibonde qu'il oppose à la très courte victoire du candidat de la droite, Felipe Calderón, à la présidentielle du 2 juillet dernier.

De la légitimité, ni l'un ni l'autre n'en ont à revendre. M. Calderón l'a emporté avec moins de 1 % des voix. Hurlant au complot et à la fraude, López Obrador s'est enfoncé de son côté dans un déni qui est en train de discréditer sa juste cause en faveur des démunis et, à plus long terme, de nuire à la fragile transition démocratique enclenchée en 2000 avec le renversement par les urnes de la «dictature parfaite» exercée pendant 71 ans par le Parti révolutionnaire institutionnel (PRI). Le populisme auquel cède López Obrador le fait de plus en plus ressembler — ce qui ne peut que rendre service à ses détracteurs — au Vénézuélien Hugo Chavez.

La gauche mexicaine a des raisons historiques de se méfier et de ruer dans les brancards. L'interminable domination du PRI sur les institutions a laissé des traces indélébiles dans la conscience nationale. Une fraude a privé Cuauhtémoc Cárdenas, le leader historique de la gauche, de la victoire à l'élection présidentielle de 1988. La corruption demeure un problème endémique dans le pays, et le fossé entre riches et pauvres y est l'un des plus grands au monde. Dans les derniers mois de la campagne, la droite et les milieux d'affaires se sont férocement mobilisés pour salir la réputation de López Obrador, qui planait vers la victoire dans les sondages.

Pour autant, d'importantes réformes ont rendu depuis une dizaine d'années les institutions électorales beaucoup plus indépendantes et transparentes qu'elles ne l'étaient. En l'occurrence, il n'y a pas lieu de douter de l'intégrité de l'Institut fédéral électoral (IFE) qui a proclamé l'élection de M. Calderón.

L'entêtement de López Obrador touche à des griefs profonds dans la société mexicaine. À preuve, sa capacité de mobiliser la rue depuis plus de deux mois. Aussi, la responsabilité lui incombe de canaliser ces griefs afin que M. Calderón agisse avec une plus grande conscience sociale. Il n'est pas sûr, cependant, que sa stratégie de résistance pure et dure soit féconde.

Le 2 juillet dernier, son Parti de la révolution démocratique (PRD) a remporté au Congrès le plus grand nombre de sièges de son histoire. Voudra-t-il se utiliser ce poids législatif pour encourager l'application de réformes sociales? Ou s'emploiera-t-il a perpétuer le blocage politique qui a marqué le mandat du président sortant, Vicente Fox, en tentant d'empêcher M. Calderón de gouverner? Sa défaite crève-coeur impose à M. López Obrador un devoir de réalisme politique. Un président au Mexique, c'est bien assez.
2 commentaires
  • Roland Berger - Inscrit 20 septembre 2006 16 h 36

    Un président

    Un président du Mexique suffit. Oui, comme suffit un président des États-Unis qui a pu masquer la fraude électorale qui l'a logé à la Maison Blanche ? As-tu remarqué que les compromis sont toujours demandés aux mêmes ?

  • Arturo Valera - Inscrit 21 septembre 2006 21 h 05

    Sauf que...

    Petite erreur, monsieur Taillefer: Andrés Manuel López Obrador ne s'est pas autoproclamé «président légitime».
    Ce sont précisement ses centaines de milliers de sympathisants, précisement (dont parle votre article), qui ainsi l'ont proclamé.

    Et vous voulez un seul Président? Le voilà.