Guérillas

Un coup de dés n'abolit pas le hasard, mais acheter ou emprunter des livres, parfois, oui. Et donc ça ne peut pas être un hasard si quatre des ouvrages qui me sont passés entre les mains au cours des dernières semaines possèdent un mot-clef en commun, un beau mot, féroce et riche de passé, aux odeurs putrides de jungle et de charniers: guérilla.

Le premier roman d'Arturo Pérez-Reverte, traduit par François Maspero, a été réédité ce printemps. Le Hussard raconte les tribulations ibériques d'une paire de soldats napoléoniens qui, croyant apporter les bienfaits de la Révolution française à un peuple arriéré, voient se dresser devant eux les premiers guérilleros. Dans Le borgne est roi, pièce de Carlos Fuentes datée de 1968, et rééditée elle aussi ce printemps, les guérilleros débarquent à la toute fin, deus machina qui arrive comme un cheveu sur la soupe pour exécuter sommairement un des protagonistes. Autre réédition printanière, Un nom de torero, de Luis Sepulveda, met en scène un vétéran des guerres de libération latino-américaines qui, dans l'exil, s'est recyclé en videur de cabaret érotique à Hambourg. Enfin, j'ai profité d'une petite semaine de vacances pour lire, entre deux expéditions de pédalo ou de maison flottante sur le lac Kipawa, l'ouvrage littéraire définitif sur le sujet: Guerre au paradis, du Mexicain Carlos Montemayor.

Sans compter la petite manie personnelle qui consiste à accumuler tout ce que je peux trouver sur mes bons amis felquistes, lesquels, il ne faut pas l'oublier, se trouvaient sous l'influence des Tupamaros lorsque leur est venue cette idée bizarre de kidnapper un obscur attaché commercial britannique.

Je sais que je vais avoir l'air de réagir un bon mois après tout le monde (comme d'habitude), mais difficile, même pour un gars en vacances, de ne pas se cogner la tête au plafond à l'idée d'un Jean-Daniel Lafond endossant la casaque vice-royale pour aller jouer les potiches de luxe à Rideau Hall. Lafond vient opportunément nous rappeler que les idées sont les chemises et les chaussettes de l'âme et que, décidément (mais ça, on le savait déjà), Paul Martin lave plus blanc.

Quant à Jacques Lanctôt, virulent pourfendeur du couple vire-capot, drapé dans son inébranlable fidélité à Cuba et à la Cause, il a sûrement oublié avoir déclaré à Nathalie Petrowsky, dans les pages du Devoir en 1984, qu'il travaillait à un roman «sur la trahison»: «Je ne sais pas, ajoutait alors l'ancien felquiste, jusqu'à quel point je ne porte pas cela en moi.» Et nous non plus, pour le moment... Il faudra peut-être attendre que l'ex-Robin des Bois reçoive des offres d'Ottawa pour en savoir un peu plus.

***

Mais revenons à nos moutons du printemps. La pièce de Fuentes, qualifiée d'onirique par le présentateur de la NRF, rejoue la lutte des classes et la conquête de Mexico sous les traits de deux protagonistes aveugles, et le tout baigne dans une cérébralité qui confine assez souvent au maniérisme et finit par étouffer le propos sous une accumulation de paradoxes plus songés que vraiment spirituels. Telles les ailes du célèbre albatros, la haute intellectualité d'un Fuentes handicape parfois la marche raffinée de sa prose sur le terrain de la fiction, problème inconnu de ces romanciers plus instinctifs, plus naturels que sont les García Marquez et Vargas Llosa, ses contemporains. Quant au Perez-Reverte, il ne m'a fait ni chaud ni froid, ce qui n'annonce rien de très bon pour une histoire censée se dérouler sabre au clair sous l'astre implacable de la péninsule ibérique.

La plus captivante de ces trois rééditions reste donc l'attachant polar post-révolutionnaire imaginé par Luis Sepulveda, dont Le vieux qui lisait des romans d'amour, à l'époque, m'avait passablement irrité (je continue de croire que l'ocelot, qui n'est quand même pas un jaguar, n'attaque pas l'homme, et que l'histoire racontée par le Chilien reposait donc sur une absurdité aussi énorme que celle que commettrait tel romancier québécois essayant de nous passer en douce un lynx mangeur d'homme... mais basta). Sepulveda me devint par contre éminemment sympathique le jour où je découvris (en lisant La Folie de Pinochet, je crois) qu'il avait fait partie de la garde rapprochée de Salvador Allende et avait goûté à la médecine des sbires de Pinochet. La torture constitue d'ailleurs un des éléments-clefs de cette sombre histoire de pièces d'or dérobées à un banquier juif par les SS, puis volées et mises en sûreté (vraiment?) quelque part au fin fond de la Terre de Feu, et sur les traces desquelles sont simultanément lancés d'anciens agents de la Stasi et un vétéran désabusé de la brigade Simon Bolivar et de la révolution sandiniste, sorti de sa retraite hambourgeoise pour découvrir, plein de réjouissant cynisme, le bonheur climatisé post-Pinochet et la démocratie made in Chili: «[...] quand la démocratie a ouvert ses cuisses au Chili, elle a d'abord annoncé le prix et la monnaie dans laquelle elle s'est fait payer s'appelle oubli.»

Je me souviens... Je m'étais fendu d'une lettre ouverte dans Le Devoir pour dénoncer Guy Sorman, ce sinistre pseudo-penseur français qui était allé serrer la main du sénateur Augusto Pinochet, proclamé par lui grand artisan du miracle économique chilien. J'avais eu droit à des félicitations de Jacques Lanctôt...

Lisez Sepulveda, en souvenir des vieilles luttes, et Montemayor, pour, en ce balbutiant début de millénaire, garder de force les yeux ouverts. Après l'avoir lu, impossible, même pour «un gars en vacances», de voir Acapulco, ses montagnes et sa mer de la même manière.

Collaborateur du Devoir

Un nom de torero

Luis Sepulveda

Traduit de l'espagnol par François Maspero

Métailié

Paris, 2005, 197 pages

Le hussard

Arturo Perez-Reverte

Traduit de l'espagnol par François Maspero

Le Seuil

Paris, 2005, 193 pages

Le borgne est roi

Carlos Fuentes

Traduit de l'espagnol par Céline Zins

Gallimard

Paris, 2005, 95 pages

Guerre au Paradis

Carlos Montemayor

Traduit de l'espagnol par Anny Amberni

Gallimard

Paris, 1999, 443 pages

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