Stérile et servile

Au premier débat électoral télévisé, le 15 septembre dernier, François Legault n’a pas pu parler plus de 15 secondes de culture sans glisser en vitesse sur tout autre chose. Une semaine plus tard, à l’occasion d’un deuxième débat, il semblait toujours impossible d’entendre parler de culture autrement que dans les marges de cette soirée télévisée, où elle était reléguée au chapitre de l’identité.

Toutes les misères qui accablent la culture s’éprouvent dans le silence gênant qui prévaut à son sujet en pareille occasion. De la culture, à l’évidence, on ne sait jamais quoi faire, sinon l’agiter bien vaguement, au nom de l’identité, comme un invariant auquel devraient se soumettre les immigrants. L’officiel, en matière de culture, n’arrive jamais à autre chose qu’à du superficiel.

En 2018, dans un entretien dont des segments avaient été remontés pour créer une capsule publicitaire, le candidat Legault n’avait guère été à même de déployer plus que de bien vagues généralités à propos de la culture. « La culture, c’est l’âme d’un peuple », disait-il. « La culture, grâce à la culture, grâce aux arts, la vie est plus belle », poursuivait-il. « Hein, c’est agréable d’aller écouter quelqu’un chanter, d’aller voir une pièce de théâtre, d’aller voir une belle peinture, bon de lire un bon livre. Donc les arts rendent la vie plus belle. Et malheureusement, dans les milieux moins favorisés, les jeunes ont souvent moins accès à la culture, aux arts. »

Pour François Legault, faut-il comprendre, la culture correspond à une affaire plutôt étrangère à la vie ordinaire. Elle se consomme, pour peu qu’on soit « favorisé », jusqu’à satiété. À l’entendre, lui qui se félicite de promouvoir la lecture sur sa page Facebook, il en va de la culture comme de l’économie : elle vient du ciel pour donner du sel, par un phénomène magique de ruissellement, du haut vers le bas. On ne sent jamais vraiment, chez le premier ministre comme chez d’autres politiciens, un appétit culturel affranchi de l’idée qu’il s’agit là d’« une industrie » destinée avant tout à créer des « retombées économiques » directes, au même titre que n’importe quelle production. La table culturelle n’est tout simplement pas pensée pour recevoir tout le monde. Alors, c’est en laissant tomber des miettes sur le plancher que, le plus souvent, on s’imagine pouvoir nourrir la société.

Permettez une parenthèse. Au XIXe siècle, il était commun de manger des huîtres. Elles étaient faciles d’accès. Elles coûtaient moins cher, toutes proportions gardées, que la volaille ou la chair du poisson. Dans les rues des grandes villes d’Amérique, elles étaient communes. Puis, elles se sont raréfiées. Les prix ont grimpé. Et elles sont désormais réservées à ceux qui ont les moyens de les payer. Autrement dit, l’huître s’est refermée sur ceux qui avaient les moyens de les ouvrir. Ainsi en va-t-il pour la culture, selon la conception élitiste qu’en proposent nos gouvernements.

Le projet étriqué d’Espaces bleus, ces coûteuses installations régionales vouées à faire avaler à la louche de la fierté, double sans trop s’en préoccuper un système muséal déjà sous-financé. La promotion de ce projet a été l’occasion pour François Legault de se présenter en un spécialiste autoproclamé de la muséologie. Il veut là des chanteurs. « Je ne veux pas juste les voir, je veux qu’on les entende ! » Pour l’Abitibi, il a aussi réclamé, du haut de son autorité, un hommage à Serge Savard, l’ancien défenseur de hockey devenu directeur général des Canadiens. Il ne reste plus qu’à voir confirmé ce qui sera dicté.

Comment s’expliquer par ailleurs que ce phare culturel qu’est Bibliothèque et Archives nationales du Québec ait été confié, à la suite d’un processus de sélection pour le moins particulier, à Marie Grégoire, cette ancienne députée de l’ADQ de Mario Dumont ? À celle qui s’est reconvertie en commentatrice politique attachée aux idées de son ancien parti, depuis réuni avec celui de M. Legault, ce poste culturel majeur a été cédé, malgré le fait qu’il nécessitait avant son arrivée « au moins quinze ans d’expérience en gestion au sein d’un grand organisme ou d’une grande institution, dont huit ans dans des fonctions de cadre ». Pour sa venue, les exigences ont tout bonnement été revues à la baisse.

Il est intéressant de voir ce qui est advenu, ces derniers mois, de l’autre candidate, celle qui fut écartée au profit de l’ex-députée. À la suite d’un processus exhaustif de recrutement conduit à l’échelle internationale, Guylaine Beaudry a remporté un concours qui la conduit désormais à diriger les bibliothèques universitaires de McGill, en devenant titulaire d’une prestigieuse chaire à titre de doyenne. Mme Beaudry, dont le pedigree ne se compare pas, même de loin, à celui de l’ex-élue de BAnQ, devra aussi voir à un imposant plan de développement d’un réseau numérique pour lequel ses qualités ne cessent d’être vantées. Mais apparemment, allez comprendre pourquoi, elle n’était pas correctement qualifiée pour les exigences du gouvernement québécois…

Quand la culture n’est pas réduite à de petites questions d’administration, de subvention ou de béton, elle est assimilée, tout au plus, à des questions identitaires, dans une vision mythologisée de la nation occidentale, au nom d’une fidélité à une généalogie de la tradition souvent imaginaire et folklorisée. La culture, ainsi instrumentalisée, apparaît comme un spectre.

Ce que nos politiques appellent culture, pour peu qu’ils s’entendent au moins à la concevoir en français, sert bien souvent de paravent pour entretenir l’illusion que nous sommes nourris moins pauvrement que si nous vivions dans des banlieues de l’esprit à Pittsburgh ou à Cincinnati.

Il serait plus que temps d’envisager la place de la culture autrement que dans des politiques à la petite semaine, conduites au nom d’un retranchement identitaire aussi stérile que servile.

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