Non-assistance à langue en danger

Ce qui est bien avec les historiens du futur, c’est qu’on peut leur faire dire ce qu’on veut. Alors je m’y mets : pour les historiens du futur, les élections québécoises de 2022 furent décisives. Le 3 octobre, il fut décidé de laisser le français décliner irrémédiablement.

J’en imagine aisément un dire ceci, tiens : « La revue des plateformes et des discours des partis de la campagne de 2022 offre un puissant paradoxe. Alors que Statistique Canada venait de confirmer, en août, une tendance lourde de déclin du français, les politiques proposées par quatre des cinq principaux partis ne pouvaient qu’accélérer cette tendance. Tout s’est déroulé comme si l’essentiel de la classe politique, y compris le parti le plus susceptible de reprendre le pouvoir, refusait non seulement de prendre à bras-le-corps l’enjeu qui aurait dû être le plus important pour la nation — sa survie linguistique dans sa métropole —, mais rivalisait d’ingéniosité pour alimenter les conditions du recul de la langue. »

Le démographe Guillaume Marois a intégré les seuils d’immigration promis par les différents partis dans le modèle du Laboratoire de simulations démographiques de l’INRS. Cela lui permet d’en prévoir les effets sur le Québec et la grande région de Montréal. 

Résultat : si on choisit les 50 000 immigrants par an de la CAQ ou du Parti conservateur, la proportion de francophones dans les 82 villes de la région de Montréal passerait de 65 % en 2021 à 59 % en 2061. Les 70 000 du PLQ et les 80 000 de Québec solidaire feraient chuter cette proportion jusqu’à 57 %. Les chiffres des 20 dernières années attestent que le déclin est plus rapide sur l’île que dans la région. En appliquant cette règle, on peut estimer que les francophones de l’île, actuellement à 48,2 %, ne seront dans 40 ans, avec les scénarios PLQ/QS, plus que 40,7 %.

Or, ces simulations sont outrageusement optimistes, car fondées, on le sait désormais, sur des chiffres d’immigration bien en deçà de la réalité. Au 31 décembre de l’an dernier, 177 000 immigrants temporaires, non comptabilisés dans les seuils, étaient parmi nous. Et entre le 1er janvier et le 1er juin de l’année en cours, 100 000 personnes se sont installées au Québec, soit le double du seuil prévu pour l’année entière.

François Legault a beau brandir la proportion de locuteurs du français parmi les immigrants permanents économiques qu’il sélectionne et rejeter du revers de la main l’impact des autres, affirmant que « ce sont des temporaires », le fait est que sont entrées au Québec depuis trois ans, massivement à Montréal, au moins 120 000 personnes ne parlant pas français et qu’il ne propose rien, absolument rien, pour endiguer le flot, constamment renouvelé et en forte augmentation, de temporaires.

Le déni, un choix

 

Face à cette réalité, le déni ne peut être une erreur. Il est un choix. Tous les chefs de parti ont pu lire les données de Statistique Canada et les rapports de Pierre Fortin et Marc Termote selon lesquels le Québec a perdu le contrôle de son immigration. Dans un moment de franchise, François Legault a même indiqué : « À 50 000, il y a un déclin. Donc, si on fait la même recette, on va avoir le même gâteau. »

Comment ces partis justifient-ils de maintenir ou d’accélérer la course du bolide francophone vers le mur ? En faisant une impasse coupable sur le phénomène des temporaires et en utilisant pour le reste des arguments auxquels ils ne peuvent croire sérieusement, ou du moins qu’ils devraient savoir extrêmement risqués.

Le premier est la promesse de régionalisation. Les futurs immigrants — dans le cas de QS, ils entraîneraient une augmentation de 10 % de la population québécoise en 10 ans — seraient pour la première fois de notre histoire massivement implantés en région. Vous avez entendu la CAQ annoncer vouloir « faire de Québec le deuxième pôle d’attractivité pour l’immigration » ?

Que disait le plan stratégique du ministère de l’Immigration en 2001, il y a 21 ans ? Je cite : « Faire de la région de la Capitale-Nationale le deuxième pôle d’attraction des immigrants ». Certes, des mesures supplémentaires d’incitation sont proposées, mais après 50 ans d’échec de la régionalisation, comment peut-on sérieusement s’y fier, lorsque l’avenir de la langue est en jeu ?

Puis il y a le mirage de la francisation. La vérificatrice générale nous dit que c’est un échec. Le taux d’inscription est trop bas. Le taux de rétention est trop bas. Le taux de succès est trop bas. Libéraux et solidaires clament : on n’a qu’à augmenter les budgets ! Cela a été essayé, voyez-vous. Entre 2013 et 2021, ces budgets ont grimpé de 250 %, selon les livres des crédits annuels du ministère de l’Immigration.

Il n’existe qu’un indicateur fiable de l’incidence de cette hausse : le recensement. Malgré cette injection de fonds : 1. la proportion des résidents du Québec qui affirment parler français a chuté de 0,8 point, une première en 30 ans ; 2. la proportion des résidents de l’île de Montréal qui ne parlent que l’anglais est passée de 10 % en 2016 à 12 % en 2021,d’après les calculs du chercheur et essayiste Frédéric Lacroix ; 3. pour la première fois depuis les années 1970, la proportion des allophones qui adoptent le français à la maison a chuté ; et 4. l’assimilation de francophones à l’anglais dépasse désormais la totalité des assimilations au français.

La dynamique du déclin est simple. Une anecdote très courante chez nos concitoyens anglos l’illustre bien. Un client anglo s’adresse à un commerçant en français. Après quelques phrases, les deux se rendent compte qu’ils sont anglos, s’esclaffent et passent à l’anglais. Normal. Plus le français régresse, plus ce comportement se généralise. Voici ce qu’écrit Marc Termote dans son rapport du printemps : « Dans la région de Montréal, on observe et continuera à observer un écartèlement croissant entre le français de moins en moins utilisé “à la maison” et le français resté plus ou moins majoritaire dans l’espace public. Peut-on concevoir une société soumise durablement à un tel comportement quasi schizophrénique ? Comment réagiront les immigrants (et les anglophones) lorsqu’ils constateront que le français est minoritaire, ce qui est sur le point d’advenir sur l’île de Montréal (et le sera dans une ou deux générations dans l’ensemble de la région métropolitaine) […] ? »

Ils réagiront en passant à une autre langue commune, celle de la culture de masse, de l’argent et du continent, l’anglais. Comment le leur reprocher ? Puisque les Québécois auront décidé, aux urnes en 2022, de laisser tomber leur langue, pourquoi les non-francophones, eux, devraient-ils mener un combat qui n’est pas le leur ?

En France, il existe l’infraction pénale de « non-assistance à personne en danger », punissable de cinq ans d’emprisonnement. Au Québec, caquistes, libéraux, solidaires et conservateurs pratiquent la non-assistance à langue en danger. Ils devraient subir une lourde sanction aux urnes, le 3 octobre. Sinon, c’est le français qui sera puni.

jflisee@ledevoir.com ; blogue : jflisee.org

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