Le changement de la garde caquiste

Quelques minutes avant le débat télévisé de jeudi soir, la vice-première ministre sortante, Geneviève Guilbault, disait s’attendre à ce que François Legault « mette en avant la qualité de l’équipe » dont elle-même fait évidemment partie. Elle a dû être déçue.

Depuis le début de la campagne, le ministre de la Santé, Christian Dubé, et le trio économique composé d’Eric Girard (Finances), de Pierre Fitzgibbon (Économie) et de Sonia LeBel (Conseil du trésor) ont mérité une étoile. Mme Guilbault a aussi eu droit à un bon mot, mais pas à l’assurance de demeurer ministre responsable de la région de Québec.

Il est vrai que les campagnes électorales sont centrées essentiellement sur la personne du chef — à plus forte raison quand le parti est sa créature —, mais la présence d’une équipe rassurante peut se révéler utile quand le chef multiplie les gaffes.

Encore faut-il qu’elle n’empire pas les choses. M. Legault est constamment sur la défensive sur les questions d’environnement, mais on voit mal comment donner plus de visibilité à Benoit Charette pourrait renforcer sa crédibilité. Tout le monde a également bien compris que le séjour de Jean-François Roberge à l’Éducation est terminé.

Les bons soldats finissent aussi par s’user. À force de multiplier les arguments farfelus en faveur du troisième lien Québec-Lévis, dans lesquels son chef s’est enferré, François Bonnardel est devenu un objet de risée. Il doit prier le ciel d’être invité à relever un nouveau défi.

M. Legault a bien du mal à contrer les attaques de Paul St-Pierre Plamondon, qui l’accuse de présider à un déclin accéléré du français, mais comment faire appel au ministre responsable de la Langue, Simon Jolin-Barrette, qui semble lui-même penser que la Loi sur la langue officielle et commune du Québec, le français (PL 96) ne va pas assez loin ?

Un premier ministre en devenir ou qui a toutes les chances de le demeurer ne doit pas se laisser entraîner prématurément dans des considérations sur la composition de son conseil des ministres. Mettre trop ouvertement en vitrine ceux et celles qu’il compte inclure dans son futur cabinet aurait le même effet. Il vaut mieux ne dissiper aucune illusion avant la fermeture des bureaux de vote.

En 2018, la CAQ avait réussi à recruter suffisamment de bons candidats pour constituer un noyau ministériel solide, mais de nombreux postes avaient dû être pourvus par ceux que M. Legault avait sous la main sans qu’il puisse se montrer trop regardant. Dans d’autres circonstances, Danielle McCann ne se serait pas retrouvée à la Santé.

Cette fois-ci, la perspective d’une victoire presque assurée a provoqué une bousculade aux portes. Les Bernard Drainville, Caroline St-Hilaire, Martine Biron et compagnie ne se sont pas présentés pour se morfondre sur les banquettes arrière.

Ceux et celles qui ne doivent leur limousine qu’aux impératifs de la parité ou de l’équilibre régional ont toutes les raisons d’être inquiets. Incapable de signifier leur congédiement à des compagnons d’armes, Bernard Landry avait préféré grossir son cabinet jusqu’à l’obésité plutôt que de faire le grand ménage ; M. Legault n’aura sans doute pas ces scrupules.

La question est de savoir comment il entrevoit son propre avenir. Les campagnes électorales n’ont beau revenir que tous les quatre ans, son langage corporel donne depuis le premier jour l’impression qu’on ne le reprendra pas au jeu. Bien entendu, personne ne manifestera la moindre envie de le voir partir, mais on guettera le moindre signe.

Il lui arrive périodiquement de livrer le fond de sa pensée sans trop réfléchir aux conséquences, quitte à rectifier le tir ou à s’excuser par la suite, sous prétexte qu’il s’est mal exprimé, comme on l’a vu plus d’une fois au cours de la campagne.

C’est ainsi qu’en décembre 2019, à l’occasion d’un voyage en Californie, il avait confié à une collègue de La Presse canadienne qu’il ne s’éterniserait pas en politique et qu’il tirerait sa révérence avant la fin d’un deuxième mandat. C’était pourtant avant la pandémie, alors que l’avenir s’annonçait radieux. La suite du mandat n’a pas été de nature à le faire changer d’idée.

Le premier ministre ne goûtait pas vraiment le « plaisir du pouvoir », expliquait-il, et ne faisait pas partie de ces gens qui veulent « rester au pouvoir pour rester au pouvoir ». Il se disait heureux de « voir qu’il y a de la relève qui pousse », ajoutant même qu’on pouvait « commencer à mettre des noms sur des personnes qui pourraient éventuellement me remplacer ».

Il s’était vite rendu compte que de tels propos ne pouvaient qu’avoir pour effet de faire hésiter les électeurs à confier un autre mandat à un homme qui annonçait déjà son intention de ne pas le mener à terme. Sans parler de la course larvée qui ne tarderait pas à démarrer. Il s’était donc ravisé, assurant qu’il remplirait son mandat jusqu’au bout.

On n’évoque cependant pas une telle possibilité quand c’est totalement hors de question. Ceux qui lorgnent sa succession en ont certainement pris bonne note.

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