La clé de voûte des élections de mi-mandat

l faut voir les élections de novembre prochain aux États-Unis comme formant un tout avec celles de 2024, les premières ayant une incidence directe sur les secondes. Et le tout sur la stabilité du monde tel que nous le connaissons.

D’abord, les Américains ont devant eux un véritable Lego électoral. Du côté républicain, les primaires ont intronisé bon nombre de candidats trumpophiles ou, tout au moins, trumpisants. De ceux qui nient la légitimité de l’élection de Joe Biden et embrassent le credo « America First ». Si l’avènement du Parti républicain aux niveaux fédéral et fédéré — maintes fois prédit par les sondeurs — s’avère en 2022, le paysage politique de 2024 changera radicalement. Charcutage des districts, état des listes électorales, condition des votes par correspondance et par anticipation, ouverture des bureaux de scrutin, décompte des voix, validation des résultats : chaque étape du scrutin de 2024 peut être fragilisée par le résultat de 2022. 2022 s’imbrique dans 2024.

Les deux cycles électoraux combinés auront ensuite un large impact hors du territoire américain en raison de l’arrimage entre les politiques intérieure et extérieure des États-Unis.

Pendant longtemps, les théoriciens de la présidence (à l’instar du professeur Aaron Wildavsky) ont estimé que le président avait deux fonctions si distinctes que l’on pouvait parler de deux présidences. Mais, dans les années 1970, Bayless Manning tranche avec cette vision en créant le terme « intermesticité » pour expliquer que la politique étrangère définie par les éléments externes (une crise, une guerre, une pandémie) dépend en fait de considérations s’alignant sur la politique intérieure.

Biden a lui-même embrassé cette vision intégrée comme sénateur, puis comme président, comme l’explique le professeur Frédérick Gagnon. C’est aussi dans ce sens qu’abonde J. Brian Atwood, de l’Université Brown, lorsqu’il explique comment Biden lie avancées internes et démarches internationales : sa loi sur les infrastructures et la volonté de réduire les gaz à effets de serre dans la foulée de l’Accord de Paris ; sa réforme de l’immigration et l’aide aux nations d’Amérique centrale pour lutter contre les changements climatiques ; sa lutte contre toutes formes de discrimination en territoire américain et la défense des droits de la personne dans les forums internationaux ; sa volonté de réduire les inégalités économiques internes et le fait de s’inscrire en faux contre le populisme qui s’infiltre dans les démocraties à travers le monde.

Cette imbrication comporte le risque de subordonner la politique étrangère à la politique intérieure. C’est ainsi qu’une élection de mi-mandat redessinant la scène politique américaine peut finir par influer sur le positionnement des États-Unis à l’international.

En effet, la crédibilité de la puissance américaine est déterminante. La première ministre de Finlande a beau tenir tête à Poutine le long de sa frontière, le Danemark a beau vouloir indemniser les pays du Sud pour les dommages liés aux changements climatiques, le Japon et le Royaume-Uni peuvent faire toutes les déclarations du monde sur la menace chinoise, et la France a beau faire des effets de manche dans l’enceinte onusienne, il demeure qu’aucun d’entre eux n’a le poids des États-Unis. Qu’on le veuille ou pas. Qu’on aime l’idée ou pas.

Les années Trump en ont fait la démonstration : déloger la pierre angulaire fait tanguer l’édifice. Et les puissances — la puissance — qui pourraient se substituer à l’oncle Sam ne semblent pas avoir pour ambition de combler ce vide, mais tablent plutôt sur une instabilité qui leur serait profitable.

Or, si la vie politique américaine entre davantage dans une spirale populiste, où la société s’embrase véritablement autour des guerres culturelles et où la démocratie sombre plus rapidement encore, les risques de dommages irréparables sont grands. Parce que cette déliquescence intérieure aspirerait la politique étrangère. Soit par inertie, comme durant les années Obama, où les atermoiements et les manoeuvres dilatoires ont fini par éroder la crédibilité de la puissance des États-Unis sur la scène internationale. Soit par ineptie, comme durant les années Trump, qui ont montré la force destructrice d’un président internationalo-sceptique combiné à une érosion démocratique interne.

Il est pourtant indispensable, dans un monde en grand chambardement, à l’heure où le chef d’État russe profère des menaces à peine voilées, que le président américain puisse réitérer — comme le fait Biden — le mantra du tabou nucléaire (le non-emploi d’armes nucléaires, peu importe leur taille)… et être cru. Et il ne peut l’être si son assise interne est fragile ou inexistante.

Ainsi, 2022 est un scrutin déterminant parce qu’il consolidera ou fragilisera les contrepouvoirs de la démocratie américaine. Parce qu’il est le prélude à celui de 2024. Plus que jamais : il ne faut pas se leurrer, le retour du trumpisme ou d’une de ses déclinaisons au Bureau ovale en 2024 aura raison de ces contre-pouvoirs. Et, à terme, des nôtres…

Il suffit de voir avec quelle facilité le slogan MAGA Make America Great Again ») a fait son chemin dans les démocraties occidentales, comment la démocratie s’est érodée partout dans le monde, quasi en miroir de ce qui ne s’est passé qu’aux États-Unis…

Dans le marasme actuel, entre événements climatiques et escalades belliqueuses, elles pourraient passer inaperçues. Pourtant, ces élections de mi-mandat sont cruciales. Parce qu’elles sont la clé de voûte de l’édifice.

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