Quand le géant trébuche

Les amateurs d’histoire le savent déjà : l’émission radio-canadienne Aujourd’hui l’histoire est un joyau radiophonique, un trésor culturel. Elle sait parler d’histoire avec rigueur et passion, sur un ton captivant.

Les livres qui en sont issus, publiés aux Éditions du Septentrion, ont les mêmes qualités : ils sont clairs, vifs, accrocheurs et très instructifs. Assez courts pour n’être pas écrasants et assez longs pour en dire beaucoup, ces ouvrages, rédigés par des maîtres de la synthèse et de la mise en récit, brillent par leur valeur pédagogique.

La puissance américaine mise en échec (Septentrion, 2022, 174 pages), de la politologue Karine Prémont, ne fait pas exception à la règle. Il se dévore en quelques heures et nous laisse avec le sentiment de vraiment mieux connaître notre imposant voisin. Prémont, à l’évidence, aime les États-Unis, connaît leur histoire récente sur le bout des doigts et en parle avec une passion contagieuse, combinée à un esprit critique sans compromis.

Comme elle, j’ai toujours entretenu un rapport ambivalent avec la puissance militaire, politique et économique américaine. Je n’aime pas l’impérialisme de l’oncle Sam, mais, quand ça chauffe sur la planète, quand Hitler sort ses gros canons, quand le groupe État islamique terrorise des innocents, il m’arrive d’être content d’avoir les Américains pour alliés. Aussi, quand il s’agit, comme le propose Prémont, d’essayer « de comprendre les contradictions et les contrastes de ce pays, de ses dirigeants et de son peuple », je suis partant.

Les États-Unis d’aujourd’hui ne sont pas tout à fait ceux d’hier. Leurs récents échecs en Irak et en Afghanistan, notamment, illustrent sans contredit que le pays de Trump et de Biden a perdu de sa superbe. C’est là, justement, que l’histoire peut faire valoir ses lumières. Afin de mieux appréhender l’état actuel des choses, les événements du passé, écrit Prémont, « sont utiles pour reconnaître les causes et les idées pour lesquelles les États-Unis se sont toujours battus, mais aussi pour critiquer les moyens avec lesquels ils ont, le plus souvent, voulu imposer ces idéaux au reste de la planète ».

Créée en 1947 pour protéger les intérêts américains dans la guerre froide contre l’URSS qui s’amorçait, la CIA incarne le mélange de puissance et d’arrogance qui caractérise les États-Unis d’après-guerre. Il est normal, évidemment, qu’un pays dispose d’une agence de renseignement visant à le prémunir contre des attaques éventuelles. La CIA, toutefois, tout au long de son histoire, outrepassera largement ce mandat, agissant souvent au mépris des élus américains et du droit international.

Prémont revient sur le rôle sulfureux de l’organisation dans le renversement de régimes politiques honnis — en Iran, au Guatemala, au Chili et à Cuba —, sur son infiltration des mouvements contestataires américains dans les années 1960-1970, sur ses tentatives d’assassinat de dirigeants communistes un peu partout dans le monde et sur ses échecs quant à sa mission propre, notamment son incapacité à prévenir les attentats du 11 septembre 2001. La CIA, aujourd’hui, c’est encore 21 000 employés et un budget de 15 milliards de dollars par année. On ne sait pas s’il faut se sentir rassurés ou inquiets.

Les États-Unis sont puissants et font peur, certes, mais leur histoire récente regorge d’échecs militaires gênants. En 1961, pour complaire à la diaspora anticastriste et pour retrouver leur pleine influence sur l’île, le pays, nouvellement dirigé par Kennedy, lance une grossière attaque contre Cuba qui fait rapidement fiasco. Au Vietnam, quelques années plus tard (1965-1973), c’est rebelote, avec des dégâts nettement plus considérables. Pendant ce conflit, les Américains largueront plus de bombes sur le Vietnam, le Cambodge et le Laos (7,5 millions de tonnes) que les Alliés n’en ont lâché (2,5 millions de tonnes) contre leurs ennemis pendant la Seconde Guerre mondiale. Tout ça pour finalement abandonner la partie, après avoir perdu 58 000 soldats, comme en Irak plus récemment.

Prémont raconte ces ratages ainsi que quelques autres, comme le projet « Star Wars » de Reagan et l’intervention en Somalie sous Clinton, avec une éblouissante maîtrise. Ses observations sur l’attitude des médias en temps de guerre, souvent « peu objective, très patriotique, unidimensionnelle », particulièrement au moment de la guerre en Irak de 2003, en disent long sur la mentalité américaine. Même si on a déjà entendu parler de tous ces événements, on les redécouvre ici plus à fond dans huit récits énergiquement fignolés.

Depuis 1945, se dit-on en refermant le livre, les États-Unis ont mieux défendu leurs intérêts en usant du softpower— ils continuent de fasciner le monde entier — qu’en sortant leurs gros bras. Au pays de Trump, malheureusement, l’un va rarement sans les autres.

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