La grande désunion américaine

Tim va aller voter avec enthousiasme. Lui qui était un conservateur bon teint lorsque je l’ai rencontré il y plus de dix ans dans la vallée de Coachella est devenu farouchement anti-Obama… puis un MAGA perpétuellement en colère. Il appartient à ce groupe d’électeurs « enthousiastes » à la perspective de voter en 2022 (selon YouGov et le Washington Post).

Habituellement, les élections de mi-mandat aux États-Unis ne soulèvent pas les foules et le taux de participation y est en moyenne de 17 points en deçà de celui des années d’élections présidentielles : leur prévisibilité est telle qu’elles lassent les électeurs. Pourtant, cette année électorale est déterminante. Essentielle, même.

Il faut dire qu’à huit semaines des élections de mi-mandat, dans un environnement très volatil, les variables susceptibles de dessiner la trajectoire que vont prendre les États-Unis sont nombreuses. Ce n’est pas un hasard si les lignes de faille qui se dessinent aujourd’hui et le niveau de violence politique renvoient souvent (comme le fait Rachel Kleinfeld dans le Journal of Democracy) au milieu du XIXe siècle — une période qui a connu son lot de polarisation, de violences, de crises et d’assassinats politiques. La fin de ce siècle, en particulier, est une période trouble et incertaine, dont l’historien Jon Grinspan décrit bien l’atmosphère dans The Age of Acrimony. How Americans Fought to Fix Their Democracy (2021), arguant du fait que les vacillements de la démocratie américaine ne sont pas sans précédent.

De fait, il y a toujours eu plusieurs « Amériques ». Des divisions régionales (Rust Belt, Sun Belt, Bible Belt). Des contrastes saisissants, mais conformes à la dimension continentale du pays. La particularité des écosystèmes étatiques a façonné cette union pluriséculaire. Toutefois, l’acidité de la polarisation washingtonienne a pleinement gagné l’univers des États fédérés, selon le politologue Jacob Grumbach, qui a justement publié sur le sujet cet été. Et les analogies de Kleinfeld et de Grinspan, même si elles ont leurs limites, reflètent l’accroissement des divisions géographiques et politiques au sein d’un pays dont le socle commun s’érode.

L’adhésion même à un projet commun, à une vision commune de l’Union, s’étiole, comme l’explique la professeure Barbara McQuade en comparant la manière dont l’Arizona et le Michigan ont réagi aux sirènes de l’extrême droite — le premier en les embrassant, le second en les rejetant. Or, ces lignes de fracture pourraient se creuser plus encore lors du scrutin de novembre prochain, puisque les Américains désigneront non seulement leurs représentants au Congrès, mais aussi leurs législateurs, leurs gouverneurs, leurs directeurs d’élection…

Autant de votations qui induiront une perception différenciée de la légitimité et de la probité du prochain cycle électoral. D’un État à l’autre, seuls dans l’isoloir — lorsqu’ils auront pu y accéder —, les électeurs seront encore moins égaux qu’à l’accoutumée. Et le résultat de ce scrutin dessinera les contours du prochain, crucial, dans deux ans.

À cette géographie politique se superpose une géographie sanitaire aux répercussions électorales réelles. Les politiques publiques, qui suivent les limites politiques des États fédérés, comme l’a montré la gestion de la pandémie, affectent l’espérance de vie, longtemps définie d’abord par des réalités socio-racio-économiques.

Or, le déclin actuel de la longévité aux États-Unis offre un portrait inhabituel : non seulement l’espérance de vie des Américains enregistre la plus forte baisse sur deux ans depuis un siècle selon le National Center for Health Statistics des Centers for Disease Control and Prevention, mais elle y décline plus que tout autre pays développé.

Au pays de l’Oncle Sam, à tout âge, on meurt plus qu’ailleurs en Occident — de surdose d’opioïdes, par arme à feu, dans des accidents de voiture, de maladies (pourtant) curables. Mais plus encore, on décède désormais (beaucoup) plus dans un État rouge que dans un État bleu, selon des études publiées dans The Milbank Quarterly (2020) et dans Social Science & Medicine: Population Health (2021).

Non prise en compte dans ces analyses, car postérieure, la décision de la Cour suprême des États-Unis sur l’avortement va accentuer ces disparités géographiques en affectant la santé reproductive (et l’espérance de vie) des femmes. Et si la jurisprudence s’étend, comme on le croit, à d’autres catégories d’individus, elle contribuera à accroître plus encore ces distorsions. Ainsi, d’un État à l’autre, le statut juridique et sanitaire des Américains ne sera plus le même. Ce que le résultat électoral accentuera.

Dans ce contexte, la crise climatique comporte tous les risques de tensions accrues. Par exemple, la renégociation nécessaire de l’allocation des eaux du fleuve Colorado pourrait semer les germes de la discorde entre les États en amont qui tentent de préserver les réservoirs des lacs Powell et Mead, et ceux en aval dont la population et les besoins en eau croissent constamment. Si les différents acteurs (fédéraux, fédérés, locaux) s’entendent généralement sur le besoin de maintenir un cadre coopératif, la raréfaction des ressources, les perceptions différentes des besoins et la survie des communautés, des agriculteurs et des industries dans le Sud américain pourraient mener à une compétition régionale féroce.

Les affrontements de l’été passé autour du barrage du lac Klamath supérieur, en Oregon, attisés par des groupes opportunistes d’extrême droite, en attestent. Les mouvements migratoires interétatiques que l’on commence à observer aussi (par exemple, de la Californie vers le Texas). On se souviendra qu’en 1936, alors que des tempêtes de sable soufflaient sur le Dust Bowl, le gouverneur du Colorado avait brièvement fermé la frontière de l’État aux « indésirables » d’Oklahoma.

En 2022, les divisions nationales américaines fermentent de manière inédite au niveau fédéré, comme si l’espace se contractait, et elles menacent l’état de l’Union. Ce faisant, ce cycle électoral de mi-mandat, habituellement plutôt négligé, est probablement l’un des plus importants des dernières décennies. Celui qui peut avoir un impact déterminant pour l’état des États. Pour l’issue du scrutin de 2024. Et pour le monde, aussi.

Mais ça, c’est pour une prochaine chronique.

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