Retour à la grande inflation

Dur premier semestre sur les marchés. À Wall Street, le S&P 500 n’a pas eu pareille déconvenue depuis les six premiers mois de 1970, qui précédaient la décennie de la grande inflation.

Au terme du premier semestre, l’indice de référence de Wall Street affichait un repli de 21 % depuis son sommet du 4 janvier, pour terminer cette période de six mois en territoire de « bear market ». Le Nasdaq, composé de titres technologiques hautement sensibles aux taux d’intérêt, a fait pire avec une contre-performance de plus de 30 %. Et que dire du bitcoin, dominant sur le marché de la cryptomonnaie, qui affiche un plongeon de 60 % et amorce le second semestre sous les 20 000 $US.

La firme d’investissements LPL Financial n’a recensé que trois semestres plus difficiles que celui venant de se terminer pour le S&P 500. Soit en 1932 (Grande Dépression), en 1940 (Deuxième Guerre mondiale) et en 1970 (Guerre du Vietnam, récession). Une décennie 1970 marquée par une inflation galopante ayant doublé, passant de 8,8 % en 1973 à 12 % à la fin des années 1970 et à 14 % au début de l’importante récession de 1980-1982. Une décennie dominée par une expansion de la masse monétaire débridée qui se juxtapose à un premier choc pétrolier, en 1973, suivi d’un deuxième, en 1979-1980. Le tout ayant été enrobé d’une désastreuse politique de contrôle des prix et des salaires.

Pour sa part, l’inflation affichait aux États-Unis en mai sa plus forte hausse depuis 40 ans.

À Bay Street, le S&P/TSX, teinté par le pétrole et les matières, a mieux fait avec une perte semestrielle de 11 %. L’indice a toutefois accéléré sa chute au cours des dernières semaines, les craintes d’une récession ayant remplacé le dérapage inflationniste dans la psyché des investisseurs. Ce déplacement de l’attention dévie les regards vers les statistiques permettant d’escompter une intervention moins « agressive » des banques centrales.

« L’idée qui se propage est que les mauvaises nouvelles vont devenir des bonnes nouvelles pour les actions », indique Jack Ablin, de Cresset Capital, dans un texte de l’Agence France-Presse.

Selon ce raisonnement, « les mauvaises nouvelles économiques aideront à maintenir les taux d’intérêt bas et entraîneront une moindre demande et une inflation plus contenue ».

Au cours de ce premier semestre, l’économie américaine est entrée en zone de stagflation. L’inflation demeurant obstinément forte cohabite avec la multiplication d’indicateurs qui semblent révéler une baisse de régime de l’activité économique. Le Conference Board révélait récemment que 75 % des 750 patrons interrogés dans le monde considéraient soit qu’une récession se profilait à l’horizon, soit qu’elle était déjà effective. L’on retient que le PIB américain s’est contracté au premier trimestre, soit de 1,6 %, selon la dernière lecture révisée à la baisse, et que l’antenne d’Atlanta de la Réserve fédérale a revu à 0 % sa prévision de taux de croissance pour le deuxième trimestre.

Edward Moya, analyste de marché pour la firme de courtage spécialisée OANDA, souligne que la probabilité d’une récession a augmenté avec le dernier indice ISM manufacturier  qui est passé de 56,1 à 53 points pour tomber à son plus bas depuis deux ans. Cette probabilité se situe désormais à 50 %, contre 30 % précédemment.

Le premier semestre a été placé sous l’effet de la hausse du loyer de l’argent. La Réserve fédérale a ajouté 150 points à son taux directeur, et la Banque du Canada, 125 points. Avec le jeu des anticipations et la fin de l’assouplissement quantitatif, le resserrement monétaire s’est étendu sur la courbe de rendement. Aux États-Unis, le taux sur les bons du Trésor américain à échéance de dix ans — une référence pour le taux hypothécaire — a plus que doublé, passant de 1,5 à 3,5 %. La poussée a été plus marquée sur l’échéance de deux ans, avec un taux passant de 0,7 à 3,5 %. La portion 2-10 ans de la courbe de rendement s’est même inversée à quelques reprises, une inversion qui laisse croire qu’une récession au cours des 12 à 18 prochains mois pourrait être sur le radar, écrit l’analyste Ipek Ozkardeskaya, de la banque Swissquote.

Pour la suite des choses, la clé reste la maîtrise de l’inflation et la (faible) possibilité que les banques centrales sachent manoeuvrer un atterrissage en douceur. Quant à l’enseignement de l’histoire, c’est selon.

LPL Financial a observé que le retour moyen sur un an à partir du creux de la correction est de 23 % — de 37,5 % sur deux ans — depuis 1980. Selon un survol de la Banque Nationale déjà publié, le S&P 500 a connu 11 épisodes de correction de 20 % ou plus (du sommet au creux) depuis 1956, dont huit ayant été accompagnés d’une récession. Le recul s’étend sur 297 jours, en moyenne, s’il est accompagné d’une récession, de 141 jours sinon. La perte totale de l’indice atteint 37 % et 28 % respectivement.

Nous en sommes présentement à 177 jours.

 

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