Après l’extinction des feux de la Saint-Jean

C’est la fête du Québec. Vive les retrouvailles ! La COVID lance ses dards dans la joyeuse mêlée tandis que personne ne regarde de son côté. Elle prend son pied. Faut dire qu’on meurt moins d’elle. Exit les barrières. Sortez les guitares et l’accordéon ! Célébrez la langue commune. Dénouez ce pincement au spectacle de son naufrage au quotidien. Entrez dans la danse. Voyez comme on danse. Sautez, dansez, embrassez qui vous voudrez !

Marjo, Richard Séguin, Florent Vollant et les autres artistes en piste dans la capitale peuvent réveiller des morts et défier les nuages. Marc Labrèche sait penser, rire et parler. À Montréal, ça swingue aussi. Pour le reste, chez ceux qui craignent encore les bains de foule, il y a les reprises à la télé…

Le temps des réjouissances est éphémère et libérateur. Autant vibrer à l’unisson deux jours et deux nuits, qu’il tonne, qu’il vente, qu’il pleuve ou sous la brise. Faire le plein d’allégresse aide à reprendre des forces avant les grands combats. Si le coeur n’y est plus guère, ne l’écoutons pas, ce fâcheux.

Plusieurs d’entre nous ont connu des fêtes nationales juchées sur des espoirs immenses, à une époque où la pulsion ardente envahissait le territoire en haute marée. Aujourd’hui, son terreau s’affaisse, comme à La Baie. On fait semblant d’y croire autant qu’avant. On monte le volume. Nul ne s’entend plus parler.

Pourtant, le français est à l’honneur partout. Il y a même un défilé stationnaire en panneaux sur Maisonneuve, entre Sanguinet et Saint-Dominique, jusqu’au 25 juin, qui lance des mots de poésie, de contes et de chansons pour le dire. Mais nos débandades linguistiques sont si profondes… Ceux qui mesurent la pleine catastrophe des lendemains de veille se crispent.

Car après l‘extinction des feux de la Saint-Jean à travers le Québec entier, il faudra vraiment apprendre à retrousser ses manches. L’État nous parle de fierté sans miser sur la responsabilité collective, sur l’effort de guerre à déployer. Vous savez, comme à l’heure des corvées d’antan, quand tous les bras valides aidaient à ériger un même chantier au village. Chacun se faisait dire : « Tire ! Pousse ! » Ce serait exaltant de voler ensemble au secours d’une langue si longtemps massacrée en choeur. De refuser son effondrement par l’apprentissage de mots nouveaux, en chassant des équivalents anglais, en se battant pour la révision du système d’éducation qui enfante des analphabètes.

La littératie est malade dans notre fragile berceau francophone plus qu’ailleurs. Du moins faudrait-il persuader les Québécois de leur pouvoir d’inverser le cours du déclin collectif. Ils se sentent impuissants ou regardent ailleurs. Un peuple à secouer se voit flatté par ses politiciens dans le sens du poil. « Si on s’y mettait », chantait Ferland.

Ces signaux d’alarme qui clignotent partout nous adjurent de changer : ce recul du français, cette incapacité à le transmettre aux générations montantes. Oui, défions le sort en ces jours de solstice. Avant de nous secouer les puces. Les statu quo ne peuvent plus durer.

Du côté environnemental non plus. Sur ce plan-là, bien sûr, on note de menues avancées. Le spectacle des plaines d’Abraham a obtenu l’estampille carboneutre cette année. Sous tous les caprices du climat, du moins l’endroit demeure ombragé. Et même si des déchets de fêtards jonchent l’herbe après le bal, des camions recueillent déjà des ordures pendant les rassemblements. Et en général, les gens se ramassent plus qu’avant. À force de voir la planète se révolter, ils tremblent de concert : tous ces bosquets, ces jardins et le fleuve qui coule en bas sous les bateaux les aident à respirer mieux qu’à travers des édifices en rangs serrés. Vrais trésors à protéger.

À Montréal, l’Esplanade de la Place des Arts, c’est bien beau. Mais tant d’arbres furent coupés, tant d’aires vertes furent sacrifiées pour créer ce terrain asphalté de jeu et de culture. C’est la fête du béton. Planter quelques arbustes dans des bacs et semer des jets d’eau ne suffit pas. Durant les canicules, l’îlot de chaleur se transforme en suerie. L’endroit n’a pas été conçu pour encaisser les effets du réchauffement climatique ni pour aider la bête humaine à communier avec les éléments naturels. Certains préfèrent festoyer un peu plus à l’est, place Émilie-Gamelin, ou au parc Jean-Drapeau. Là où subsistent encore des feuillus qui distillent fraîcheur et poésie.

On vit comme avant. On danse sur un volcan. Mais les Québécois ont beau aimer célébrer leur liberté et leur fierté, ils ne sont pas dupes. Leur langue, il leur faudra la maîtriser de peur de l’enterrer. Leur environnement, ils devront le laisser souffler sous peine d’y perdre pied. Et chantons donc à plein gosier. Car demain sonnera l’heure de coordonner tous nos efforts avant de bûcher. Réveillons-nous !

Cette chronique fait relâche pendant cinq semaines. De retour en août.

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