Garneau mort-vivant

Je ne sais trop que penser de Saint-Denys Garneau (1912-1943). J’aime ses poèmes, animés par une saisissante simplicité nimbée de mystère. Ils se déploient comme de petites toiles abstraites mais familières, dessinées par un jeune homme à la fois primesautier et étrange, voire, par moments, inquiétant. Avec Nelligan et Miron, Saint-Denys Garneau appartient au trio d’élite de la poésie québécoise. Il y a un avant et un après chacun d’eux, et leur parole, contrairement à celle de la plupart de leurs contemporains, résonne encore aujourd’hui.

J’aime le poète qui traverse le torrent en bondissant d’une roche à l’autre et qui trouve l’équilibre au milieu du saut, le poète qui « marche à côté d’une joie » en attendant de la rejoindre, le poète au coeur fragile menacé par un oiseau qui roucoule. Toutefois, quand je lis les lettres qu’il envoyait à ses amis, je me dis que je n’aurais pas voulu être un de ceux-là.

« Exaspérant, c’est bien le mot qui me convient », écrit-il à une amie en 1935. Je ne peux que lui donner raison. Le jeune homme, peintre et poète, est brillant, certes, mais Dieu qu’il est dur à suivre dans ses circonvolutions autour de son « moi », seul vrai sujet de son journal et de ses lettres.

En mars 1937, Saint-Denys Garneau, grâce à l’argent de sa mère, publie son seul et fameux recueil Regards et jeux dans l’espace, tièdement accueilli par la critique et peu vendu (en poésie, c’est la norme, aujourd’hui encore). Le mois suivant, abattu, il brûle une bonne partie des invendus et déclare ensuite à ses amis qu’il ne veut plus en entendre parler.

En décembre de la même année, il confie au romancier Robert Élie qu’il « n’aime plus écrire ». On peut même se demander s’il a déjà aimé ça, puisque, en 1934, il affirmait à un autre ami vouloir fuir la tentation de l’écriture sérieuse, trop épuisante pour lui. Mais que se passait-il donc dans l’âme « de ce garçon brillant, beau, blagueur, et qui paraissait lancé à toute allure dans une vie strictement naturelle », pour reprendre les mots de Gilles Marcotte dans Une littérature qui se fait (BQ, 1994) ?

Auteur d’une biographie du poète, en 2015, au Boréal, le professeur et critique Michel Biron tente de répondre à la question dans La lettre comme fiction de soi (PUM, 2022, 184 pages), une analyse minutieuse des 460 lettres connues de Garneau. Fin lecteur, Biron cherche le fil conducteur d’une oeuvre et d’un personnage pour le moins déconcertants.

J’ai toujours été mal à l’aise avec les interprétations médicales des oeuvres troublantes. Le respect de l’art exige, me semble-t-il, la suspension de ces catégories comme clés de compréhension. Il est trop facile, en effet, de plaquer sur ce qui nous échappe des grilles diagnostiques relatives à la santé mentale.

Devant la neurasthénie et la phobie sociale de Garneau, toutefois, devant ses attitudes bipolaires, j’avoue avoir été tenté, notamment parce que la vulnérabilité physique du poète est avérée, par cet expédient, que Biron a la sagesse d’éviter au profit d’une interprétation littéraire plus appropriée et, surtout, plus riche.

Garneau, qui « n’était pas un vrai lecteur » assidu, note Gilles Marcotte, avait néanmoins « deux lectures de chevet », précise Biron : Les Fleurs du mal, de Baudelaire, et L’imitation de Jésus-Christ, une oeuvre anonyme de piété chrétienne du XVe siècle, extrêmement populaire dans les milieux catholiques. Ces deux ouvrages, continue Biron, « correspondent à son expérience du monde, à son refus de croire aux choses mondaines, à sa méfiance vis-à-vis de l’amour, à sa passion de la solitude, à son idéal de pureté, à son goût du mysticisme […]. » Mystique, Garneau, oui, mais mystique à demi, retenu d’y aller à fond dans l’aventure spirituelle et artistique par une brûlante lucidité qui le fait douter sans cesse de l’authenticité de sa démarche.

Arrière-petit-fils de l’historien François-Xavier Garneau, petit-fils du poète Alfred Garneau, jeune bourgeois formé dans les plus réputés collèges classiques du Québec, Saint-Denys Garneau se pousse lui-même dans ses derniers retranchements par son obsession de l’authenticité, par son désir d’« atteindre la musique de son être », écrit Biron, qui lui échappe sans cesse.

Se sentant mort à lui-même, ainsi qu’il le confie à un correspondant, il continue d’écrire, en privé, pour lutter « contre sa propre irréalité ou contre la réalité de ce “je” mort, devant se justifier face aux vivants », explique Biron. Sa sensibilité religieuse exacerbée nourrit « son impression de ne jamais exister suffisamment », note justement l’essayiste.

Dans un retentissant essai de 1960, l’essayiste antinationaliste Jean Le Moyne, grand ami de Garneau, attribuera la mort précoce du poète à la mentalité religieuse canadienne-française étriquée. C’était n’importe quoi. À l’évidence, Garneau n’avait pas besoin des autres pour se torturer.

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