Parler santé mentale avec des ados… sans DSM

J’ai passé mes dernières semaines avec eux. Certains matins, je ne le cacherai pas, alors que l’enchaînement des gestes communément regroupés sous le terme « routine » se faisait de plus en plus pénible, j’avais d’abord envie d’être ailleurs.

Je l’avoue, je n’avais plus le ressort nécessaire à l’enfilade de mon chandail imprimé du logo d’un festival de cinéma, ni l’élan d’aller me jeter dans la gueule, non pas de loups, mais d’adolescents, ce qui, parfois, peut se vivre dans les mêmes tonalités.

C’est qu’il en faut, disons-le, du ressort, pour se tenir devant tous ces visages arborant avec tant de panache la vraie désinvolture, véritables sondeurs de l’authentique, détecteurs de tous les creux qui peuvent parsemer un discours, tous bien disposés à nous faire sentir promptement que notre parole ne les atteint pas, sans le vernis dont les adultes savent si bien se couvrir.

Heureusement, presque chaque fois, la rencontre avec eux me redonne en énergie le centuple de ce que la mise en marche m’avait demandé le matin. Le mérite ne me revient pas. Il revient au cinéma, à eux, et à la psyché, qui, comme le disait le grand penseur de la psychanalyse archétypale James Hillman, se révèle essentiellement par un langage fait d’images.

C’est la proposition de cette tournée, organisée par le festival Cinéma du monde de Sherbrooke dans les écoles secondaires : parler de santé mentale avec des adolescents, mais d’une manière qui éviterait les lieux convenus, les mots qu’ils connaissent déjà bien mieux que nous, mais dont ils ressentent de plus en plus une certaine carence nutritive.

C’est qu’eux aussi, finalement, commencent à trouver étrange, pour ne pas dire lassant, qu’on les regarde comme s’ils avaient « attrapé » des maladies mentales, sans lien avec l’air du temps ni notre façon de les avoir éduqués. Notre tendance à placer bien au dehors de nos propres malaises leurs irruptions symptomatiques ne les dupe pas.

Alors qu’ils ont le sentiment d’être parfaitement adolescents, positionnés là où l’époque les a déposés, usant des « outils » que nous leur avons nous-mêmes fournis, pour hurler quelque chose qui nous rappelle que « nous fonçons dans un mur », collectivement, nous les menons chez le psy en disant « pouvez-vous lui donner des outils pour qu’il gère mieux anxiété / dépendance / dépression / trouble alimentaire / agressivité, s’il vous plaît ? »

Plutôt, ici, aidés de films qui, eux aussi, contournent les clichés habituels, nous osons une discussion qui tient à distance le langage des symptômes, des listes à cocher dans le Manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux (DSM-5) et du langage de « gestion de soi ».

Lady Bird, par exemple, film-bijou de Greta Gerwig, s’ouvre sur une scène de tension relationnelle mère-fille, où les protagonistes passent d’une émotion de grande connivence à l’engueulade la plus vile, en voiture, un peu comme ça arrive, parfois, « dans la vraie vie », avec des « vraies personnes » pas du tout lisses, bien loin des footballeurs et autres meneuses de claque issus de l’imaginaire cinématographique américain habituel.

La jeune fille, dans un geste qui ne manque pas de coller à la fulgurance impulsive de l’adolescence, conclut la dispute en sautant du véhicule en marche. Le film est lancé sur un bras cassé.

Vous vous demandez ce qu’on peut extirper de l’analyse symbolique de telles images, lorsqu’on discute avec eux ? Des phrases telles que : « Parfois, lorsqu’on essaie de sortir d’une relation fusionnelle avec nos parents, il arrive qu’on aille jusqu’à se blesser nous-mêmes, pour exprimer quelque chose qui ne se dit pas en mot ». La phrase n’est pas de moi, mais d’une jeune fille de 16 ans.

Dans Me and Earl and the Dying Girl, autre petit trésor indépendant de Alfonso Gomez-Rejon, la musique de Brian Eno, lorsqu’elle enrobe la scène où Greg projette son film à Rachel, « the dying girl », nous tire des larmes en groupe, que nous cueillons comme un moment de communion contenant nos sensibilités respectives.

Ensemble, nous jouons ensuite à interpréter les images, pourtant complètement abstraites du film créé par le personnage.

Des tissus, imitant des rideaux qui se ferment : « n’est-ce pas la fin d’un cycle immensément important, la fin du secondaire ? »

Des formes rappelant des spermatozoïdes : « Pensez-vous qu’après chaque petite mort, il y a aussi des naissances ? »

Nous rions ensuite en nous disant que, non, nous n’avons pris aucune drogue pour « décoller » comme ça, ensemble, un vendredi matin à 9 h 20.

Parfois, je dois le dire, ce qui me fatigue le plus, c’est l’envahissement du lexique de mon champ, la psychologie, par un discours de calories vides : des symptômes, des plans d’intervention, des conseils clés en main pour devenir les meilleurs « gestionnaires » d’adolescents du monde et, ce faisant, retirer à l’adolescence son droit le plus constitutif : celui de nous remettre en question.

L’adolescence, dans son intensité, son chaos, sa souffrance et sa beauté, est, comme toute expérience transformatrice, une expérience qui ne se « gère » pas, mais qui se traverse.

Heureusement, il y a encore l’art et ses images qui continuent de jeter des ponts symboliques entre les générations et de dire que les douleurs existentielles peuvent porter un sens.

Appel aux récits

Tout juin, je poursuis la cueillette de récits sur les fins de cycle: galas, bals de finissants, déménagements, à nplaat@ledevoir.com.



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