Le luxe de la résignation

Le premier ministre François Legault a voulu rassurer la cheffe du PLQ, Dominique Anglade, qui s’inquiétait de le voir « recruter des candidats séparatistes en attente du Grand Soir ». Tous ceux qui se présentent pour la CAQ ont bien lu l’article 1 de sa constitution, qui prévoit « d’assurer le développement et la prospérité de la nation québécoise à l’intérieur du Canada », a-t-il assuré.

Mme Anglade n’a cependant pas tort de se demander s’ils ont bien assimilé son programme. Dans son désir de montrer patte blanche et d’avoir l’air complètement guéri du virus souverainiste, Bernard Drainville a sauté par-dessus le cheval, en étant pratiquement rendu à vanter le statu quo constitutionnel.

« Je pense qu’on peut, comme Québécois, faire des avancées avec notre statut actuel, avec les pouvoirs qu’on a, l’économie qu’on a, les institutions, la démocratie qu’on a, l’énergie verte qu’on a, les ressources naturelles qu’on a », a-t-il déclaré en conférence de presse. C’est aussi ce que disent les libéraux.

Le candidat désigné dans Lévis a peut-être parcouru un peu trop rapidement le « Nouveau projet pour les nationalistes du Québec » de la CAQ. Il est vrai qu’il n’a donné aucun résultat depuis quatre ans, et sa lecture n’a sans doute rien de très excitant pour un ancien indépendantiste, mais « les pouvoirs qu’on a » y apparaissent très insuffisants.

Bien entendu, tout cela demeure à des années-lumière de ce que M. Drainville réclamait quand il était au PQ, mais il a expliqué qu’il n’avait plus envie de faire cette bataille-là.

À l’époque, la perte d’appétit pour l’indépendance dans la population l’aurait plutôt incité à redoubler d’efforts pour le stimuler. Chercher simplement à améliorer le quotidien des Québécois au sein du Canada ne lui serait pas apparu comme une démonstration de réalisme politique, mais comme un acte de démission. Dire que ceux-ci sont « ailleurs » a même quelque chose de condescendant, comme s’il n’y avait plus rien à faire avec eux.

L’opposition s’est fait un plaisir de rappeler ce qu’il a écrit à Mathieu Bock-Côté pas plus tard qu’en octobre 2021 : « Nous n’avons pas le luxe de la résignation, de l’abandon, de l’abdication. Peu importe le cadre politique. Nous avons duré sous toutes formes. Faut durer. » Dans son cas, cela aura duré encore huit petits mois.

Les idées ne meurent pas d’elles-mêmes. Elles le font quand on cesse de les défendre. Le Québec a-t-il intérêt à ce que les voix indépendantistes deviennent un simple murmure ? CommeFrançois Legault, M. Drainville demeure sans doute convaincu que la création d’un État souverain est la meilleure, sinon la seule solution possible, mais il se contentera jusqu’à nouvel ordre d’en parler dans son salon.

Dans un tweet daté de juillet 2012, il demandait à son ex-collègue si avoir renié ses convictions et fondé la CAQ dans l’espoir de devenir premier ministre troublait sa conscience. Si un souverainiste qui était encore plus pressé peut dormir l’âme en paix après une telle trahison, pourquoi pas lui ?

Un autre de ses anciens collègues, Benoit Charette, a quitté le PQ en 2011 — qui s’en souvient ? — et il est aujourd’hui ministre de l’Environnement, même s’il est loin d’être du même calibre. Il serait trop bête de rater l’occasion par attachement à une cause que des gens moins talentueux ont jugée perdue depuis longtemps, flairant la bonne affaire avant lui. Pourquoi ne s’offrirait-il pas ce « luxe de la résignation » dont il parlait à Mathieu Bock-Côté ?

On répète qu’un premier ministre ne promet jamais de ministère pour attirer un candidat. Rien n’est plus faux. Il ne fait aucun doute que M. Drainville aura de nouveau droit à sa limousine. Ceux qui allient un bon sens politique et un talent de communicateur sont des perles rares.

Le premier ministre a insisté sur les supposées préoccupations économiques de sa nouvelle recrue. Dans l’opposition, il a bien été porte-parole en matière de ressources naturelles, où il a fait vigoureusement campagne pour l’exploitation du gisement pétrolier Old Harry, mais il demeure d’abord et avant tout le père de la charte de la laïcité.

M. Legault ne lui confiera certainement pas un dossier lié à l’identité, comme la langue ou l’immigration, et il voudra lui éviter des frictions trop fréquentes avec Ottawa, de peur qu’il fasse une rechute. Il faut un certain entraînement pour avaler les couleuvres sans s’étouffer et même faire semblant de s’en régaler.

M. Drainville se présente comme un nationaliste devenu raisonnable et simplement désireux de faire le bonheur des Québécois au sein du Canada, mais il y a des moments où la mauvaise foi fédérale est susceptible de décourager les meilleures volontés.

À l’époque où il était ministre de l’Environnement dans le gouvernement Charest, même Thomas Mulcair, dont les convictions fédéralistes n’ont jamais fait le moindre doute, disait que la fréquentation de Stéphane Dion lui permettait de mieux comprendre les motivations des souverainistes.

M. Drainville estime que son statut actuel permet au Québec de progresser, mais il vaudrait quand même mieux attendre un peu avant de le décorer de l’Ordre du Canada.
 


Correction: Une version précédente de cet article reproduisait une version incorrecte de la réponse de Bernard Drainville adressée à Mathieu Bock-Côté sur Twitter en octobre 2021. La citation a été corrigée pour refléter correctement le message de M. Drainville qui n'incluait pas le mot «indépendantistes». 

 

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