L’Évangile selon saint Bernard

Le 11 mai 2012, Bernard Drainville avait été la vedette d’une interpellation qui est demeurée mémorable dans les annales de l’Assemblée nationale.

Le thème du débat avec le ministre responsable des Affaires intergouvernementales canadiennes et de la Francophonie canadienne dans le gouvernement Charest, Alain Paquet, était « Le gouvernement conservateur majoritaire : un an plus tard, les conséquences pour le Québec », mais le député de Marie-Victorin avait profité de l’occasion pour livrer un plaidoyer magistral sur les bienfaits que l’indépendance apporterait au Québec.

M. Paquet, qui fanfaronnait quelque peu, l’avait piqué en déclarant qu’il n’avait jamais entendu le PQ expliquer clairement ce qu’il ferait, si le Québec était un état souverain, qu’il ne pouvait pas faire avec son statut actuel.

Mal lui en prit. « Qu’est-ce que ça changerait, l’indépendance ? On va y aller », avait aussitôt répliqué M. Drainville. La rafale des exemples était sortie comme d’une mitraillette. Dix ans plus tard, sa performance, qu’on peut revoir sur YouTube, demeure impressionnante. Manifestement, cela venait du cœur et traduisait une foi presque évangélique dans la souveraineté.

Maintenant qu’ils vont l’accueillir dans leurs rangs, les amoureux du Canada au sein de la CAQ qui n’ont pas eu l’occasion de le voir à l’œuvre auraient intérêt à visionner ces dix minutes pour savoir à quoi s’en tenir avec leur futur collègue. Cela leur fera aussi mesurer la crédibilité de son adhésion aux vertus de l’autonomie à l’intérieur de la fédération.

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Plusieurs des exemples choisis par M. Drainville étaient tirés de l’actualité de l’époque, alors que sa nouvelle majorité permettait enfin au gouvernement Harper de donner sa pleine mesure. Il était question de la destruction du registre des armes à feu, de la loi C-10 sur les jeunes contrevenants, d’un éventuel retrait canadien du protocole de Kyoto, du financement fédéral du projet hydroélectrique du Bas-Churchill ou encore de la célébration de la guerre de 1812.

D’autres exemples étaient moins liés à la conjoncture et demeurent tout à fait pertinents. Ainsi, « on n’aurait pas besoin de se battre pour être de moins en moins minoritaires dans un Parlement qui est contrôlé par une autre nation que la nôtre ».

« Si on était indépendants, l’argent qu’on envoie présentement au secteur de l’auto, qu’on envoie au secteur du pétrole en Alberta, en Saskatchewan, on le garderait chez nous, puis on développerait les énergies renouvelables québécoises avec cet argent-là, on financerait une stratégie industrielle pour protéger notre secteur manufacturier, on protégerait nos jobs en usine, nos travailleurs », disait aussi M. Drainville.

« Si on était indépendants, on ne serait pas obligés d’entendre les folies qu’on entend présentement à Ottawa, là, pour relancer le débat sur l’avortement […]. Si on était indépendants, on n’aurait pas besoin de se battre pour avoir des juges francophones, on n’aurait pas besoin de se battre pour avoir un vérificateur général francophone, on n’aurait pas besoin d’endurer le multiculturalisme qui marginalise la culture québécoise… »

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Le député de Marie-Victorin avait de nombreux griefs contre le gouvernement Charest, qu’il accusait d’être à genoux devant Ottawa et d’être incapable d’arrêter un tant soit peu le « bulldozage en règle » auquel le Québec était soumis.

À le réentendre dix ans plus tard, on ne peut s’empêcher de constater que ce qu’il reprochait au PLQ est exactement ce que le PQ reproche aujourd’hui à la CAQ. Paul St-Pierre Plamondon ou Pascal Bérubé pourraient reprendre sa philippique mot pour mot.

Qu’on en juge : « Quand tout ce que tu as comme moyen de réponse, quand ta seule stratégie de riposte, c’est d’écrire des lettres, qui, plus souvent qu’autrement, ne sont même pas suivies d’un accusé de réception, quand tout ce que tu as comme moyen de riposte, c’est de te présenter devant les tribunaux parce que tu es incapable de te faire entendre sur le plan politique, je m’excuse, mais c’est un aveu de faiblesse, c’est une preuve et une démonstration que vous n’avez plus de rapport de force. »

Dans la bouche du futur candidat caquiste dans Lévis, la « fierté » n’était pas dans cette sollicitation perpétuelle, mais dans le combat pour l’indépendance. « Oui, on est fiers de cette bataille-là que l’on mène parce que c’est une bataille pour la fierté, pour la dignité, pour faire du Québec une nation plus forte, plus fière, puis on ne la lâchera pas, celle-là. »

Saint Bernard serait-il capable de regarder les Québécois dans les yeux et de leur dire qu’il n’y croit plus ?

 


Correction: Une première version de ce texte mentionnait que l'intervention de Bernard Drainville s'était déroulée sous le gouvernement de Philippe Couillard. Elle s'était plutôt déroulée sous le gouvernement de Jean Charest.

 

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