Bagatelle pour la Louisiane

Il existe, au demi-pays du Québec, un paradoxe à l’égard de la Louisiane. Cette vaste gouttière de l’Amérique, irriguée par le Mississippi, a été présentée à répétition comme l’incarnation du mauvais sort qui guette le français au Québec. Dans cette perspective, la Louisiane fait figure d’épouvantail, de bonhomme Sept-Heures territorial. C’est l’image employée sans ménagement par François Legault au cours des derniers jours pour poser en défenseur de la nation contre ses ennemis.

Dans la psyché collective pourtant, la Louisiane attire bien plus qu’elle ne repousse. Le magnétisme dont jouit ce pays apparaît indéniable. Cela tient en partie à la richesse de sa culture, mais aussi aux relations entretenues par le Québec avec cette contrée. Même des patriotes, après la répression de la révolution de 1837-1838, la considérèrent à l’heure de leur exil forcé. Depuis des décennies, des centaines de jeunes professeurs québécois partent enseigner là-bas. Le nombre de reportages diffusés au sujet de la Louisiane indique aussi le haut niveau d’intérêt entretenu à son sujet.

Cependant, le caractère apocalyptique d’une Louisiane où le français coule par le fond ne cesse d’être chanté, au propre comme au figuré. Au jour où nous vivrons dans ce pays tout là-bas, chantait Gilles Vigneault dans Quand nous partirons pour la Louisiane, « nous nous parlerons de ces grands pays perdus par ici ». Stephen Faulkner se demandait pour sa part si, par un beau matin, nous allions nous réveiller cajuns à force d’avoir trop dormi. Cependant, personne dans ce registre des années 1970 n’a poussé ce refrain, à part François Legault, jusqu’à laisser entendre que la menace d’une louisianisation trouve son explication dans… l’immigration ! Non seulement François Legault sonne faux, mais son assertion est dénuée de bon sens. Pourquoi ?

Une large partie des citoyens louisianais trouve ses origines en France et en Acadie, mais aussi en Allemagne, en Espagne, en Afrique et dans les Caraïbes. Il en a résulté une culture singulière. Le jazz n’est pas né là-bas pour rien, porté sur les ailes du mot français jaser. La richesse de la cuisine locale s’explique aussi par ces interrelations. Mais on chercherait en vain à expliquer la disparition progressive du français sur ce territoire pour cause d’immigration ! Car la mise en échec du français en Louisiane tient d’abord à l’abandon de ce que François Legault a lui-même délaissé depuis longtemps : la souveraineté.

En 1803, Napoléon cède aux États-Unis, pour une bouchée de pain, cette portion d’Amérique afin de nourrir ses armées. Prix de la transaction : la bagatelle, en monnaie d’aujourd’hui, d’environ 400 millions de dollars. Une pression funeste s’exercera sur la langue française, mais pas que sur elle. D’ailleurs, cette ostracisation du français en Louisiane n’était guère différente de celle que connaîtront les francophones d’Ontario, du Manitoba, de Saskatchewan, d’Alberta et du Nouveau-Brunswick. Pourquoi M. Legault choisit-il de parler uniquement de la Louisiane plutôt que de ces provinces du Canada ? Lui qui a pris, en principe, le parti du Canada, pourquoi fait-il moins que rien pour soutenir cette diaspora à laquelle nous sommes liés ?

Par malhonnêteté ou par ignorance, François Legault laisse planer deux contre-vérités à l’égard de la Louisiane. D’abord, l’immigration n’explique pas le déclin du français là-bas, pas plus qu’elle ne l’explique ici. Ensuite, en se refusant à considérer les effets de la dépendance d’une société face à une autre, par mépris autrement dit des outils qu’offre l’indépendance, le premier ministre voudrait faire croire qu’une société peut se préserver par les seuls pouvoirs liés au contrôle de son immigration. Est-ce tout bonnement pour se donner raison devant l’électorat, en fabriquant de toutes pièces un conflit stérile, que Legault s’autorise autant de sottises devant l’histoire ?

Tout converge, à entendre le premier ministre, vers sa dangereuse obsession à caractère électoraliste : l’immigration. S’est-il demandé, plutôt que de jouer ainsi à mettre le feu au milieu de la paix sociale, quel effet concret aurait eu sa pluie de chèques de 500 $, soit 3,2 milliards de dollars, si elle avait été canalisée vers la culture et l’éducation de sa société ? S’est-il soucié de savoir si la politique des bouts de routes n’appartient pas à un autre âge ? Songe-t-il à la difficulté de se loger au Québec ? Sait-il que la difficulté d’exister, c’est aussi cela ?

Bien sûr, il faudrait une bonne dose de jovialisme, accompagnée d’un zeste d’aveuglement, pour concevoir que le français en Amérique du Nord va de soi. Comment peut-on aujourd’hui, en certains milieux, croire que tout va rondement pour le français ? Au mieux, 5 % de la population en Amérique du Nord parle cette langue. La majorité des locuteurs se trouvent désormais regroupés dans une réserve — oh ! pardon — dans une province. C’est à se demander d’ailleurs pourquoi au Québec, par intrication de son destin avec celui des Autochtones, on ne les comprend pas mieux.

Il fallait entendre, lors de la cérémonie qui a marqué le dévoilement de la statue à Jacques Parizeau, le président de l’Assemblée nationale et député de Lévis, François Paradis, affirmer que ce monument constitue « l’ADN d’une province qui se souvient ». Ce ravalement très provincial et biologisant de l’héritage énergique et volontaire de Parizeau, voilà une perspective qui n’a rien à envier à une louisianisation pourtant décriée par le premier ministre. C’est à se demander d’ailleurs comment tant de péquistes, qui ne juraient que par Parizeau, se retrouvent aujourd’hui dans la poche du Caquistan, c’est-à-dire dans un retour au nationalisme canadien-français le moins généreux, le plus étroit.

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