Les contractions du temps

Je n’y viens que rarement le samedi. Un tournage, un événement particulier, donc, où l’on vient jusque dans ma ville pour cueillir quelques échanges et capter un peu de la lumière des lieux, m’y amène ce jour-là. J’ouvre la porte et je comprends, émue, que je vivrai en cette occasion quelque chose comme un « moment unique », un au revoir qui restera gravé en moi comme le sont tous les au revoir de ma vie.

Ce lieu, je le connais pourtant par cœur. J’y suis venue des milliers de fois, au cours des quinze dernières années de ma vie. Mais ce matin, quand je traverse la petite entrée, je le vois comme on regarde quelque chose ou quelqu’un qu’on s’apprête à quitter. Et alors, il me semble que je regarde mieux ce qui se donne à voir. Le temps se densifie, le regard devient plus aimant, plus soucieux de chaque détail, plus conscient de toute l’histoire, de toutes les histoires, devrais-je dire, qui se sont déployées ici.

Ici, il y a d’abord quelque chose qui nous saisit par le calme, la douceur, certains diraient « l’âme », qui transforme les pans de mur en sortes de doux contenants, comme s’ils se mettaient déjà à bercer nos humeurs, dès qu’on y pénètre, sans pour autant les enserrer, pareille à cette fameuse « mère suffisamment bonne ». Je me souviens que j’avais éprouvé cette sensation précise, la première fois que j’avais visité l’endroit, le jour de mon anniversaire, dans une symphonie de synchronicités qui avaient toutes l’air de me déposer là, au début d’une nouvelle aventure, exactement « au bon endroit, au bon moment ». J’avais dit à mon amoureux : « C’est là. C’est tout. Je le sais. »

L’amoureux, devenu mari plus tard, découvrait du même coup ma manière un peu irrationnelle de prendre les grandes décisions de ma vie. Au matin, nous allions signer un bail à un autre endroit, et puis non, « je ne le sentais pas ». Mon intuition ne nous trahirait pas, puisque c’est effectivement « là » que nous nous sommes installés, professionnellement parlant, pour accueillir la souffrance psychologique qui viendrait se déposer sur nos divans respectifs.

(Oui, le mari est psy aussi, pensée bienveillante à nos pauvres enfants.)

Pendant toutes les années qui ont suivi, jour après jour, des centaines de gens sont entrés dans ce même petit hall d’entrée, essoufflés d’eux-mêmes, un peu perdus, ou encore heureux de retrouver un lieu dans lequel, du moins je l’espère, ils se sauraient reçus, vus, entendus, contenus, soutenus, et, j’ose le dire, aimés, aussi. « C’est un travail d’amour ! » m’avait déjà lancé, avec un ton presque révolutionnaire, une de mes superviseuses, revendiquant ce qui, en effet, est de plus en plus éclipsé par le langage techno-scientifique écrasant de notre époque.

Aujourd’hui, je regarde le divan de l’entrée, avec son allure freudienne. Il me paraît aussi usé que fier, portant sur son tissu la densité de tout ce qui est venu s’y échoir toutes ces années ; enfants brisés, parents fatigués, couples au bord de la crise de nerfs, adolescents écorchés vifs, mères portant le deuil, tous et toutes, si beaux et belles, si authentiquement vulnérables, puissants, humains.

Je les revois, et j’oserais encore dire, au risque de paraître encore plus irrationnelle : je les ressens aussi, encore. Chacun d’eux a laissé une trace en moi qui demeure vivante, qui a transformé mon regard sur le monde et sur les êtres qui l’habitent. Je suis emplie d’une telle reconnaissance.

Regarder un divan, et pleurer. C’est mon samedi matin qui commence. Ne pas pleurer avant un tournage me semble indiqué, mais nous ne sommes pas toujours disposés à agir selon ce qui est indiqué.

Nous allons quitter ce lieu béni de sa douce lumière pour installer nos pénates de cliniciens dans un ailleurs qui porte une autre énergie, une autre histoire et qui, je l’espère, saura se faire aussi aimant pour ceux qui viendront s’y déposer.

Mais dans juin qui se fait l’entre-deux, comme pour tous ceux qui déménagent en juillet, il y a ce temps des larmes de nostalgie, des rituels d’adieu aux murs, aux boiseries, aux vitraux, au quartier.

Je ne sais pas ce qu’il en est pour vous, mais pour moi, les temps de passage, les moments de bascule et les transformations ont tendance à arriver par grappes : comme une bourrasque de renouveau qui me laisse souvent imaginer que le temps se contracte, pour faire advenir ce qui n’est pas encore tout à fait là. Le temps des deuils et des naissances, ou encore le kairos, ce temps particulier qui, chez les Grecs, renvoyait à une forme de temporalité différente faisant irruption dans notre chronos, me semble particulièrement convié dans mon réel, de telle sorte que j’ai eu envie d’en faire le thème du mois ici avec vous.

Peut-être êtes-vous en train de ranger dans des cartons des pans de vos propres vies, ou encore en plein magasinage de cette robe de bal ou de ce costume pour habiller celui ou celle qui conclura une grande étape de sa jeune vie. Juin et ses fins de cycle, ses spectacles de fins d’année, ses rapports annuels et ses galas Méritas, c’est donc un temps de contraction, où plein de petites morts auront lieu, juste avant des naissances. Entre les deux, il y a le temps de suspension, celui de l’errance, celui où, peut-être, avant la fulgurance des débuts et du nouveau, il y a à s’asseoir avec notre histoire.

Appel aux récits

Ce mois-ci, racontez-moi les fins de cycle dans lesquelles vous êtes, ou avez été : déménagement, transition de vie, diplomation, etc.



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