Le père et le fils

La démission soudaine de Lucien Bouchard, en janvier 2001, avait plongé son gouvernement dans le désarroi. Le plus abattu était sans doute François Legault, qui le considérait comme un véritable père.

S’il était resté plus longtemps, l’itinéraire politique de M. Legault aurait peut-être été tout autre. À l’époque, il n’était pas de taille à contester la succession à Bernard Landry, qui attendait son tour depuis 15 ans. S’il avait disposé de plus de temps, c’est peut-être lui qui serait devenu chef du Parti québécois (PQ) et il n’aurait jamais fondé la Coalition avenir Québec (CAQ).

Avant même de quitter à son tour le PQ, en 2009, M. Bouchard encourageait son fils spirituel à créer son parti, comme lui-même avait fondé le Bloc québécois. L’ancien premier ministre doit envier la facilité avec laquelle il se fait obéir au doigt et à l’œil, alors que son propre règne n’a été, du début à la fin, qu’une interminable chicane avec les militants péquistes. Cette semaine, il devait être presque heureux de prononcer l’oraison funèbre du PQ.

Il n’était pas tenu d’assister au dévoilement de la statue de Jacques Parizeau, dont les interventions l’ont fait damner pendant des années. Il n’était pas obligé non plus de profiter de l’occasion pour multiplier les déclarations et les entrevues. Il ne l’aurait pas fait si cela avait pu mettre M. Legault dans un quelconque embarras.

Tout en rappelant que l’immigration est un sujet qu’il faut traiter avec délicatesse, c’est plutôt un appui bien senti qu’il a donné à M. Legault dans son bras de fer avec Ottawa. Soit, on n’est pas encore à la louisianisation, mais lui aussi estime « certain que la langue française est en déclin » et que le contrôle de l’immigration est « essentiel pour l’avenir du Québec », tout en affichant ouvertement son scepticisme quant à la possibilité de faire céder le gouvernement fédéral.

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Ce sont évidemment ses propos sur la souveraineté, seule assurance de la pérennité d’un Québec français, qui ont surtout retenu l’attention. Connaissant les liens qui unissent les deux hommes, on avait l’impression d’entendre M. Bouchard dire tout haut ce que M. Legault doit se contenter de penser tout bas.

La ferveur des professions de foi fédéraliste de certains de ses députés ou ministres trace une limite claire aux velléités émancipatrices du premier ministre. Le cri d’amour pour le Canada de la ministre déléguée à l’Économie, Lucie Lecours, rappelait l’hymne aux Rocheuses entonné jadis par Solange Chaput-Rolland.

Le député de Chauveau, Sylvain Lévesque, a même contredit son chef en déclarant que « la nation québécoise n’est pas en péril ». La CAQ peut bien faire élire 25 députés comme ceux-là de plus, M. Legault ne sera pas mieux équipé pour faire la guerre.

Le sens politique n’est pas donné à tous. Robert Bourassa n’a jamais pensé sérieusement que l’indépendance pouvait être une option, mais il trouvait utile à ses négociations avec le reste du Canada de laisser circuler cette hypothèse.

Au moins ses députés le laissaient élucubrer tranquille. M. Legault n’a actuellement aucun rapport de force pour traîner Ottawa à la table des négociations, et ses ouailles ne lui accordent aucune marge de manœuvre.

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L’aile fédéraliste étant prépondérante à la CAQ, il est fascinant d’assister aux contorsions des plus souverainistes pour entrer dans le moule. En fin de semaine dernière, entre deux cocoricos de son discours sur la « fierté », le ministre de l’Agriculture, André Lamontagne, un indépendantiste apparemment repenti, déclarait qu’il était « important d’être prêts à poser des gestes forts ». Il se dit maintenant « tout à fait à l’aise avec le contexte actuel ».

Voici maintenant qu’un autre ancien ténor de l’indépendance, Bernard Drainville, vient rejoindre ses amis péquistes qui entourent déjà le premier ministre. Dans les conseils nationaux du PQ, M. Drainville était le tribun le plus efficace. Il sera franchement distrayant de l’entendre chanter les louanges de l’autonomie et expliquer comment il est tout à faire possible d’avoir « un Québec indépendant dans un Canada fort et uni ». Il est vrai qu’au cours des dernières années, l’ex-animateur de radio a réussi à découvrir aux positions de la CAQ des mérites que plusieurs ne voyaient pas.

Le père spirituel de M. Legault a heureusement rappelé qu’il y a indépendance et indépendance. Les militants péquistes reprochaient à M. Bouchard de ne pas être un « pur et dur » à la Parizeau. L’entente tripartite et le projet de loi que Mario Dumont et lui avaient imposés au chef du Oui en 1995 ressemblaient à une « patente à gosses » que le « négociateur en chef » n’aurait jamais réussi à faire avaler au reste du Canada.

Il suggère maintenant qu’une éventuelle souveraineté pourrait prendre une forme différente de ce à quoi on pense habituellement. Voilà qui pourrait peut-être inspirer M. Legault et être plus facile à vendre aux amoureux du Canada à la CAQ.

 

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