«Un tango se danse toujours à deux»

« J’ai de la difficulté avec cette phrase », me dit d’emblée Catherine Turbide, ouvrant ainsi notre échange sur les conflits sévères de séparation (CSS) en défaisant un mythe, qui, je dois l’avouer, constituait un de mes présupposés tenaces sur de telles situations.

La chercheuse en travail social vient tout juste d’achever sa thèse doctorale portant sur les familles accompagnées par la Direction de la protection de la jeunesse (DPJ) en lien avec un conflit sévère de séparation. Un entretien téléphonique avec elle, combiné à la lecture de ses conclusions, met en lumière une foule d’enjeux qui, auparavant, demeuraient, pour moi, entremêlés les uns aux autres. Je comprends au fil de l’échange que les fameux « CSS » sont rarement des situations qui n’impliquent pas la cooccurrence d’autres problèmes (problème de santé mentale, toxicomanie…), quand ils ne servent pas carrément à « masquer » une réalité autrement plus grave de violence conjugale.

Ainsi, si certaines situations impliquent effectivement de travailler à rétablir une coparentalité plus harmonieuse et une communication plus efficace, il arrive aussi qu’un des deux parents n’arrive tout simplement pas à faire partie de la solution.

Dans ces situations, le tango prend plutôt la forme d’un absurde match de tennis avec un mur, où la balle nous revient bien souvent en plein visage.

Autre recadrage amené par la chercheuse : malgré cette impression partagée que ce phénomène prendrait de plus en plus d’ampleur, « les données issues de la protection de la jeunesse montrent que les CSS ne représentent pas la majorité des familles auprès de qui ces services interviennent. Au Canada, seulement 12 % des dossiers faisant l’objet d’une investigation impliquent des situations où les parents présentent un litige pour la garde. » Ce sont encore les situations d’exposition à la violence conjugale qui demeurent les plus fréquemment signalées dans les situations de mauvais traitements psychologiques, avec 51,8 % des cas.

Dans le cadre de sa thèse, la chercheuse s’est intéressée à la perspective parentale de familles qui avaient reçu l’accompagnement d’intervenants de la DPJ pour un motif de CSS. Les résultats de son enquête permettent de constater que, « pour la majorité des participants, les difficultés vont au-delà d’une dynamique conflictuelle et de problèmes sur le plan de la coparentalité ». Le vécu préséparation, la survenue de certains événements marquants ou dramatiques dans l’historique familial, les antécédents de pratiques parentales inadéquates, le sens accordé à certaines transitions familiales ou encore la survenue d’un nouveau conjoint dans la vie de l’autre parent sont cités comme autant d’éléments agissant sur leur perception de la situation conflictuelle.

Par exemple, si la mère perçoit que son rôle parental inclut une protection de son enfant, ce qu’on conçoit tout à fait, imaginons qu’elle ait déjà désapprouvé certaines pratiques parentales chez son conjoint du temps qu’ils étaient ensemble. Naturellement, elle pourra avoir du mal à renouveler sa confiance envers le père, même si ce dernier peut avoir modifié ses pratiques. D’un autre côté, si le père a le sentiment de toujours s’être battu pour obtenir un accès à ses enfants, il aura tendance à percevoir, peut-être, les comportements de protection de la mère comme des manigances pour le tenir à distance.

Nous le voyons bien, comme dans toute situation impliquant des humains, des univers de sens profondément subjectifs, il y a une grande complexité à embrasser lorsqu’il s’agit d’accompagner ces familles vers une plus grande stabilité. Tout clinicien ou intervenant ayant agi dans de telles situations corroborera sans doute cette impression d’avoir eu à tenir un équilibre précaire de funambule, le risque de tomber dans l’abîme d’une mauvaise lecture globale de la situation étant plus grand que dans bien d’autres contextes cliniques.

Or, malgré l’adoption du projet de loi 15, qui inclut une plus grande prise en compte des situations de violence conjugale, encore faudrait-il viser à une plus grande rétention et stabilisation du personnel appelé à intervenir auprès de ces familles.

Cette lectrice, anonyme, écrit : « Nous allons bientôt rencontrer le huitième intervenant de la DPJ depuis 2020. Le temps qu’il se fasse une tête sur la situation, qu’il soit d’abord séduit, puis qu’il constate ce qu’il en est réellement, j’aurai encore essuyé des dizaines de courriels rédigés sur un ton péremptoire concernant la manière dont je devrais m’acquitter de mon rôle de mère pour le bien de mes enfants. J’aurai encore survécu à une dizaine de crises de mon garçon au moment du transfert de garde dans lesquelles il m’aura dit mot pour mot ce que son père et sa conjointe, diplômés d’une maîtrise tous les deux, m’écrivent en catalogues depuis des années. »

Le roulement de personnel a des conséquences extrêmement graves lorsqu’il s’agit de distinguer le faux du vrai, dans des paniers où les crabes ne sont pas toujours ceux dont les pinces sont les plus apparentes.

La semaine prochaine, alors que j’ouvrirai un nouvel appel aux récits, seront aussi publiés les récits retenus sous la rubrique « Des nouvelles de vous » dans la section Opinion.



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