Le champ de patates

La seule phrase à peu près compréhensible prononcée par Leslyn Lewis lors du débat en français entre les candidats à la chefferie du Parti conservateur concernait l’engouement de Pierre Poilievre pour la cryptomonnaie : « Il est dans les patates. »

En réalité, tout au long de la soirée, on a eu l’impression de se retrouver dans un immense champ de patates tellement les inepties fusaient de toutes parts, faisant écho à la nouvelle vague de Quebec bashing qui balaie le Canada anglais.

Malgré l’effort de décryptage qu’exigeait l’incapacité de quatre des six candidats à s’exprimer minimalement en français, il était facile de comprendre que la mise en accusation du Québec faisait consensus.

Qui veut noyer son chien l’accuse de la rage, dit le proverbe. Le maire de Brampton, Patrick Brown, qui avait déjà lancé une grande campagne de financement pour contester la loi sur la laïcité devant les tribunaux, a profité du débat pour démoniser à son tour la Loi sur la langue officielle et commune du Québec, le français.

Les porte-parole de la communauté anglo-québécoise ont réussi à accréditer l’absurde idée qu’un patient anglophone ne pourra plus parler à son médecin dans sa langue, ce que le Canada anglais ne demandait qu’à croire. Si c’était le cas, M. Brown aurait raison de s’indigner, mais rien de tel n’est prévu.

Jusqu’à présent, le Parti conservateur avait pour politique de respecter les décisions que le Québec jugeait nécessaire de prendre pour préserver son identité, même s’il ne les approuvait pas.

Lors de la dernière campagne électorale, Erin O’Toole s’était engagé à ce qu’un gouvernement conservateur n’intervienne pas dans une éventuelle contestation de la loi sur la laïcité devant la Cour suprême. Tous les candidats à sa succession sont maintenant déterminés à le faire.

À l’occasion du 10e anniversaire du référendum de 1995, Jean Charest, alors premier ministre du Québec, avait repris les mots prononcés par Robert Bourassa le soir de l’échec de l’accord du lac Meech, déclarant que le fédéralisme « asymétrique » permettait dorénavant au Québec d’être « libre de ses choix ».

Maintenant qu’il aspire de nouveau à devenir premier ministre du Canada, cette liberté de choix lui semble incompatible avec les valeurs canadiennes. Les députés conservateurs du Québec, qui avaient plaidé vigoureusement auprès de leurs collègues en faveur de la neutralité du parti dans la contestation de la loi sur la laïcité et qui appuient presque tous M. Charest, ont maintenant l’air d’une bande de dindons de la farce perdus dans le champ de patates. Apparemment, pour espérer devenir chef du Parti conservateur, il faut larguer le Québec. De toute façon, toutes les tentatives de séduction depuis le départ de Brian Mulroney ont échoué.

La confirmation officielle de l’intervention du gouvernement Trudeau en Cour suprême a de nouveau provoqué l’indignation du premier ministre Legault. Outre ce « manque flagrant de respect envers les Québécois », l’angle d’attaque privilégié par le ministre fédéral de la Justice, David Lametti, qui conteste l’emploi préventif de la disposition de dérogation, vise clairement à en limiter l’utilisation et contrevient à l’esprit de ceux qui ont exigé son inclusion dans la Charte des droits en 1982. Non seulement la Charte avait-elle été imposée au Québec sans son consentement, mais on voudrait maintenant éroder le seul outil dont il dispose pour échapper partiellement à ses dispositions.

Se prévaloir de la disposition de dérogation pour se soustraire après coup à un jugement de la Cour suprême est politiquement beaucoup plus délicat que de l’utiliser de façon préventive, comme le gouvernement Bourassa a pu le constater en 1988 dans le cas de la loi 178, alors que le recours à cette disposition pour maintenir l’unilinguisme français dans l’affichage commercial avait braqué le Canada anglais et marqué le début de la fin pour l’accord du lac Meech.

À court terme, M. Legault pourra tirer profit de ce nouvel assaut en se posant en défenseur de la nation lors de la prochaine campagne électorale. C’est la suite des choses qui risque d’être plus compliquée.

En 2018, il réclamait un « mandat clair » pour soutenir les demandes qu’il adressait au gouvernement Trudeau. Il a plutôt reçu un « non » clair. Il veut maintenant un mandat pour empêcher que le Québec soit enfoncé de force dans le moule canadien. Puisqu’il n’a plus d’allié à Ottawa, si ce n’est le Bloc québécois, qui ne peut lui aussi qu’aboyer, comment compte-t-il faire ?

Bien sûr, on ne peut pas totalement exclure la possibilité que la Cour suprême déroge à son habitude de « pencher toujours du même bord ». Il serait quand même plus prudent de penser à un plan B. Même le PLQ en avait imaginé un dans le rapport Allaire.

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