Un mot de Paul Valéry

Vous avez sûrement déjà entendu cette (à mon sens) assez juste formule décrivant notre système scolaire. Celui-ci, dit-elle, fonctionne désormais à trois vitesses.

On a, d’un côté, l’école privée subventionnée : vous y aurez droit à la vitesse rapide, si toutefois vous pouvez vous la payer.

Sinon, vous avez l’école publique. Celle-ci vient en deux modèles et autant de vitesses. On trouve en effet une école publique qui, entre autres motivée par la volonté de réagir à la concurrence du privé subventionné, multiplie les programmes particuliers, avec l’espoir de faire bonne figure auprès des parents attirés par le privé. C’est là la deuxième vitesse, celle par laquelle on tente de rester dans la course.

Il y a enfin le public tout court, sans programme particulier, qui est la troisième vitesse, la moins rapide en effet. Cela tient à de multiples raisons, dont tout ce dont la privent les deux autres vitesses. Mais n’oublions pas de prendre en compte tous ces élèves qui n’accèdent pas aux deux autres vitesses et qu’elle doit bien, elle, et parce qu’il le faut, accueillir et éduquer.

Que faire devant tout cela ? À la suite d’un imposant travail sur cette grave question, le collectif École ensemble avance une grande et forte proposition.

Ce qui est proposé

 

En un mot, on aurait, sur un territoire, sur un réseau commun, des écoles publiques ET des écoles privées dites conventionnées : celles-ci ne demanderaient aucuns frais de scolarité et ne sélectionneraient pas leurs élèves. Elles seraient subventionnées comme les écoles publiques.

On aurait aussi des écoles privées non conventionnées. Celles-ci pourront continuer de sélectionner leurs élèves et de demander des frais de scolarité : mais elles n’auront plus aucun financement public direct ou indirect.

Au nombre des bénéfices attendus de ce réseau commun, on nomme « des écoles équilibrées riches de leur diversité, une proximité qui simplifie les transports tout en branchant l’école sur la vie de quartier, la gratuité scolaire plus importante que jamais en période d’inflation et des parcours particuliers gratuits qui donneront à tous les enfants un libre choix de cours pour bonifier chaque jour la vie à l’école ».

Ce qu’on peut craindre ; et hélas prévoir

Cette proposition va-t-elle amener les grands changements qu’elle préconise ? Je ne suis pas optimiste. Et ce n’est pas que je sois en désaccord avec elle.

Permettez-moi de mettre cartes sur table.

 

Si les choses allaient comme je le souhaite, on cesserait de subventionner les écoles privées. Des écoles privées non subventionnées pourraient exister, mais elles devraient impérativement suivre à la lettre le Programme de formation de l’école québécoise — et cela vaut bien entendu pour les écoles privées religieuses. Toutes ces écoles privées devraient donc, comme toutes les autres écoles, être soumises à la loi sur la laïcité. Je pense aussi que les programmes particuliers que nous devrions développer devraient d’abord viser à aider les enfants et les écoles des milieux défavorisés, et que c’est donc vers elles que nous devrions en priorité allouer des ressources, du personnel supplémentaire et ainsi de suite.

Mais voilà : aucune de ces idées ne fait, ni ne fera jamais, l’unanimité. Non seulement bien des gens ne connaissent que très mal ce dont il est question et les enjeux soulevés par tout cela, mais chacune de mes idées adopte des positions sur lesquelles seront en désaccord des personnes de bonne foi et informées. Ces positions portent notamment sur les finalités de l’école, sur le sens en théorie et en pratique à donner à l’égalité des chances et à la justice sociale. Elles dessinent, partant de là, des manières d’allouer des ressources par définition limitées.

Devant la proposition qui vient d’être avancée, des personnes, des groupes, des chercheurs, des machines médiatiques et des firmes de relations publiques vont se mettre en marche. C’est déjà commencé. Beaucoup ont des objections légitimes, défendent des valeurs et des points de vue qui ont le droit de s’exprimer et qui touchent des gens. Tous ont des intérêts particuliers à faire valoir, à défendre. Dans un avenir prévisible, aucun gouvernement, je le crains et prédis, n’ira (beaucoup…) de l’avant dans ce dossier. Et dans de trop nombreux autres en éducation.

Un mot du poète Paul Valéry me vient souvent à l’esprit pour décrire ce que nous faisons en éducation depuis trop longtemps : nous sommes « immobiles à grands pas ». Agités, grouillants, mais incapables de vraiment bouger et de changer les choses.

La solution, et je n’insiste pas puisque j’en ai beaucoup parlé, est une vaste et sérieuse réflexion collective par laquelle on dégagera, on peut l’espérer, des consensus les plus larges possibles à partir desquels il deviendra possible et légitime d’agir.

Un sourire

 

Je n’ai pas su résister à l’envie de partager avec vous ce savoureux et tendre moment d’école croisé sur la toile.

Une enseignante du primaire a posé sur sa table, à l’avant de la classe, une boîte dans laquelle elle dit aux enfants avoir mis la photo de son élève préféré. Malaise…

Vous pouvez aller voir qui c’est, insiste l’enseignante.

Un premier enfant y va et revient en souriant. C’était donc lui, pense sans doute tout le monde. Un autre va vérifier : lui aussi revient en souriant. Tous feront de même, après avoir chacun contemplé… leur propre visage dans le miroir déposé au fond de la boîte.

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