Le tango des écrans

Il y a trop d’écrans, entend-on face à la déferlante du monde virtuel sur les esprits. En regardant tout un chacun consulter son téléphone intelligent dans la rue, dans le métro, en tête à tête au resto ou au milieu de fêtes entre amis, on opine : ouais, trop d’écrans ! Pourtant, en envol bientôt vers Cannes, qui célèbre ses 75 ans ce mois-ci, j’ai envie de célébrer ces capteurs de rêves en clignotement culturel depuis si longtemps. Leur crise existentielle entre le format cellulaire et l’Imax ressemble à celle d’Alice au pays des merveilles, tantôt géante, tantôt minuscule après avoir bu dans de drôles de flacons.

Envolé, le temps où la salle régnait en hôtesse attitrée des vues animées. Aux débuts du rendez-vous cannois auréolés par la légende, elle triomphait encore. Plus tard, l’arrivée de la télévision aura fait prédire à certaines voix crépusculaires la mort prochaine du cinéma. Et pourtant… Depuis, on a vu exploser le nombre et la taille des écrans qui le diffusent ou pas. Ceux-ci semblent danser un tango dans lequel les partenaires se toisent, se courtisent, se rabibochent, s’écartent ou s’étreignent.

Cannes n’accueille pas les œuvres des plateformes numériques à la Netflix et consorts dans sa compétition officielle. Dernier des Mohicans, le festival de la Côte d’Azur défendra-t-il le siège du grand écran bien longtemps ? Le film se pose désormais là où il veut, sur surfaces réfléchissantes de n’importe quel gabarit, même le plus exigu, sans égards aux traditions du partage de l’image sous les émotions collectives. Trop d’écrans en accordéon ? Ils surgissent de partout. Même accrochés au corps des gens sur qui devraient demain se laisser pousser des antennes et des doigts plus tactiles pour opérer.

La définition même de la modernité passe par leurs chatoiements. Alors quand les arts de la scène veulent explorer des voies nouvelles ou accroître leurs audiences, ils ajoutent des projections aux performances des interprètes. Robert Lepage, ce visionnaire, le fait depuis longtemps.

 

Ainsi, ces jours-ci, à l’Opéra de Montréal, Mozart rend hommage à l’écran, et vice-versa, dans La flûte enchantée. Pour sa vraie rentrée postpandémique, l’institution accueille une mise en scène virtuelle, inaugurée à Berlin en 2012 avec renfort d’animations en délire. Hommage au cinéma expressionniste allemand des années 1920 comme à celui de Tim Burton, clins d’œil à la bédé. À l’heure de marier en grande pompe le théâtre chanté (Singspiel) avec l’écran, le Collectif 1927 (Suzanne Andrade et Paul Barritt) et le scénographe Barrie Kosky n’ont ménagé ni leur peine ni leurs pas de côté. L’espace scénique n’est que projections, libertés sont prises avec les récitatifs et la musique sous la baguette de ces prestidigitateurs. Hop là ! Il y a du Fantasia de Walt Disney aux pachydermes en tutu là-dessous. Et laissons-les danser pour l’humour et l’enchantement !

Dans cette orgie d’effets animés se noient bien quelques performances vocales. Les mécanismes et les rouages sortis du Metropolis de Fritz Lang tassent l’opéra au profit du septième art muet. Nosferatu et Buster Keaton offrent leurs dégaines en pâture. L’œil du spectateur nuit à son oreille. C’est trop, mais…

Les chanteurs, en voix ou pas, se sont visiblement amusés à répéter leurs mouvements chorégraphiés et minutés. Pénétrant un film d’animation par des fenêtres creusées à même le mur d’écran ou des phylactères de lumière, ces interprètes ont pour partenaires des animaux virtuels : singes, canards, harfangs des neiges et autres créatures, squelettiques ou non. Chapeau au délicieux chat noir collé aux flancs du bien vivant Papageno ! Les cœurs volent, les cartes de tarot s’alignent, la Reine de la nuit crie vengeance pour nos délices (belle voix de la soprano Anna Siminska). Alors que l’araignée géante évoque une Maman sculptée par Louise Bourgeois, les formidables trois dames me rappellent l’animation Les triplettes de Belleville. Chacun y plaque ses références. Au surréalisme ambiant, le chef Christopher Allen et l’Orchestre Métropolitain puisent une inspiration vive.

Cette Flûte enchantée mozartienne gorgée de gags visuels est entrée dans les annales de l’opéra comme sa plus cinématographique. L’improbable conte maçonnique, redessiné aux couleurs du XXIe siècle selon des modèles du XXe, suscitera-t-il pour autant l’engouement d’un nouveau public ? Pas sûr, car j’entendais dans la salle des voix déplorer la misogynie (réelle) du livret d’Emanuel Schikaneder, écrit au XVIIIe siècle dans une Europe profondément sexiste. Le vrai défi d’avenir de nos sociétés coupées du passé sera d’encourager les spectateurs à ne pas projeter leurs codes actuels sur des périodes antérieures. À cette enseigne, l’omniprésence des écrans n’est pas en cause. Seul un meilleur enseignement de l’histoire pourrait y remédier.

Cette chronique s’interrompt pour trois semaines pour cause de Festival de Cannes.

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