Le monde d’après

De l’extérieur, c’est un petit bâtiment sans âme. Aux fenêtres grillagées. Avec un paravent en béton masquant son entrée. Au coin des rues South Main et Houston à McAllen, Whole Women’s Health est la dernière clinique de la vallée du Rio Grande, au sud du Texas. Les lundis et mardis, lorsque le médecin (qui réside pour des raisons de sécurité hors de l’État) est sur place, ils sont toujours là, face à l’entrée. À brandir des poupons en plastique. À tenter de convaincre les femmes qui marchent vers la clinique de s’arrêter. À les haranguer au porte-voix. À les traiter de meurtrières, de pécheresses, de criminelles si elles continuent d’avancer.

Au point où des bénévoles doivent souvent escorter ces femmes… parce qu’elles ont peur. Peur de ces militants anti-choix qui les invectivent. Peur de la stigmatisation de leur choix. Peur de ne pas pouvoir obtenir une interruption volontaire de grossesse (IVG) parce qu’elles ont peut-être déjà dépassé le (si court) âge gestationnel admissible de six semaines… Peur, parce que l’interruption d’une grossesse n’a rien d’une partie de pêche.

Dans ce contexte, l’ébauche de décision de la Cour suprême qui a fait l’objet d’une fuite est annonciatrice d’un triple séisme.

Le premier est constitutionnel. Alexander Hamilton, l’un des Pères fondateurs des États-Unis, voyait en la Cour suprême, sans épée ni portefeuille, « la moins dangereuse de toutes les branches ». Elle l’a longtemps été, dans la mesure où elle suivait, explique le politologue Robert A. Dahl, sur un tempo plus lent, les évolutions de la société. Ce faisant, son assise dans l’équilibre constitutionnel reposait, selon le juge Robert H. Jackson (un des magistrats marquants de l’histoire de la Cour suprême), sur sa capacité à articuler dans l’espace juridique les réalités de son temps. Tel n’est plus le cas.

En effet, bien qu’une majorité des Américains aspirent au maintien de Roe v. Wade (et de manière constante à travers les années, selon la Kaiser Family Foundation, qui sonde régulièrement les Américains sur ce sujet), le juge Alito positionne la Cour à contre-courant de l’évolution sociétale, et sur une base juridique discutable. Au point d’en faire, pour reprendre les termes de David A. Kaplan, « la plus dangereuse des branches ». Ainsi, alors que le juge en chef, John Roberts, a tenté (en vain) de la tenir à distance des tumultes de la politique, la haute juridiction pourrait s’abîmer dans de vives divisions et obérer sa légitimité et sa capacité à maintenir l’édifice constitutionnel, notamment lorsque les autres pouvoirs déraillent.

Le deuxième séisme est lié à la redéfinition de la santé reproductive des femmes. En l’état actuel des choses, l’accès effectif à l’avortement s’appuie déjà sur une géographie en courtepointe : selon le Guttmacher Institute, 58 % des Américaines en âge de procréer vivent dans des États dits hostiles à l’avortement. Une situation que l’abandon de Roe v. Wade accentuerait puisque le droit à l’avortement serait supprimé dans plus de la moitié des États américains.

Dans ce contexte, ce serait se leurrer que d’imaginer que la télémédecine (que 19 États prohibent dans ce domaine) et la progression de l’avortement médical renverraient le recours aux cintres rouillés et au Lysol à une période révolue : ce serait présumer que toutes les femmes ont une connaissance égale des réseaux, des médicaments, des organismes, et qu’elles ont les moyens matériels (financiers, communicationnels) d’y accéder. Ce qui est loin d’être le cas, comme le montrent des chercheurs de l’Université du Texas à Austin dans une publication de l’American Journal of Obstetrics and Gynecology d’août 2020.

Ainsi, dans une ère post-Roe, coexisteront différents pays en matière de santé reproductive : celui des États côtiers libéraux, opposé à celui des États centraux aux politiques restrictives en matière d’éducation sexuelle, de contraception, d’avortement, de politiques sociales. Le pays des femmes qui auront la capacité (économique notamment) de se déplacer vers des États cléments — une réalité que Christabelle Sethna et Gayle Davis labellisent en 2019 par l’expression « réfugiées de l’avortement » —, distinct de celui où des femmes devront subir des grossesses contre leur gré. Avec les risques que cela comporte, car cette mobilité peut s’avérer vitale : en effet, les recherches d’Amanda Stevenson publiées sur SocArXiv envisagent une augmentation de 21 % de la mortalité maternelle (33 % pour les Afro-Américaines) advenant l’abandon de Roe v. Wade. Ce qui est loin d’être anecdotique, car déjà aujourd’hui, aux États-Unis, on meurt plus que partout ailleurs en Occident d’être une femme en âge de procréer.

Le troisième séisme tient à la perniciosité de cette décision qui altérera l’édifice global des libertés et des droits de la personne. En 1973, la Cour a assis sa décision sur la notion que certains choix de vie relèvent de la vie privée. Or ce n’était pas la première fois. Comme l’explique la professeure Kimberly Wehle, cet espace de liberté échappant aux intrusions excessives du gouvernement avait été identifié par la Cour en 1923 : elle avait estimé que les États ne pouvaient empiéter de manière démesurée dans les choix éducatifs des parents (sur l’interdiction de l’enseignement de l’allemand dans des écoles privées au Nebraska).

La Cour suprême a repris ce procédé pour établir le droit d’un couple marié à la contraception en 1965, aux mariages interraciaux en 1967, le droit de choisir son partenaire sexuel sans craindre de poursuite criminelle en 2003, le droit au mariage entre personnes de même sexe en 2015. Or le juge Alito infirme l’argument en 2022 : pour lui, le droit à l’avortement n’a « aucun ancrage historique » constitutionnel. Mais force est de constater que, dans ce cas, le reste de l’édifice des droits n’en a pas plus.

Dès lors, un monde d’après Roe v. Wade dessinera une géographie juridique hétérogène, dont la portée dépasse le seul droit à l’avortement. Un monde où les États seront en mesure de déterminer les conditions de la vie sexuelle, de la reproduction et de l’éducation. Où les droits des minorités (sexuelles, raciales, économiques) varieront avec leur localisation et leur (im)mobilité. Un monde où toute fausse couche pourra faire l’objet d’une enquête criminelle. Où même le cycle menstruel ne relèvera plus de la vie privée. Un monde où la clinique de McAllen aura disparu.

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