L’art au chevet du deuil

Lors d’une cérémonie funéraire, d’une commémoration, d’un hommage rendu à la résilience d’un peuple comme au partage de sa douleur, la musique, la danse, la poésie et l’art dramatique sont des invités d’honneur. Leurs chants, leurs accords, leurs gestes, leurs voix de proximité accompagnent dans ses moindres nuances le deuil collectif.

Les requiems les plus poignants ne sont pourtant pas toujours les plus tristes. À La Nouvelle-Orléans, on voit des musiciens suivre les cortèges funèbres avec jazz et fanfare. Et leurs bruyants convois ravivent plus souvent des souvenirs heureux qu’ils ne déchaînent les pleurs. Ainsi, Ginette Reno entonnait de sa voix puissante L’essentiel aux funérailles de Guy Lafleur avec une affection effaçant les cloisons entre les vivants et les morts. Les fleurs et l’art assistent les rituels des départs dans les offices religieux de toutes confessions comme dans les cérémonies profanes. Que ferions-nous sans eux ?

La semaine dernière, l’Orchestre classique de Montréal, orphelin de chef, et l’Ensemble Caprice, sous la direction de Matthias Maute, célébraient à la salle Pierre-Mercure le legs du maestro Boris Brott, mort tragiquement à Hamilton il y a un mois lors d’un accident de voiture avec délit de fuite. Violoniste de formation, Boris Brott est issu d’une lignée illustre de musiciens. Une œuvre de son père, Alexander Brott, conviait son héritage à cette soirée dont le programme, consacré surtout à Haendel, avait été conçu du vivant du chef. L’ombre de sa mère violoncelliste, Lotte Brott, qui aurait eu cent ans cette année, planait comme un ange à ses côtés.

J’ai aimé savourer les touches d’humour et d’émotion jetées dans ce concert soudain coloré par le départ du maestro : des chants d’oiseaux, un dialogue entre la soprano Karina Gauvin et la trompette, des prouesses plus lancinantes de la violoncelliste Chloé Dominguez, des moments de silence ou d’arrêt pour laisser passer le souffle du grand homme ou signifier la brutalité de son départ. Haendel d’outre-tombe communiait dans l’affection que ses amis et admirateurs portaient au disparu, en accueillant les apports fantaisistes du chef Matthias Maute, qui rendait la soirée légère. Et dans un menuet survolté, j’ai trouvé des connivences avec les Ad Memoriam louisianais clôturés sur une danse et des chants joyeux.

Les cérémonies des adieux et les soirées hommage sont des rendez-vous culturels autant que mémoriels. Ils soupèsent sur des notes graves ou aiguës le poids des vivants et des morts, en sacrifiant parfois l’humour au profit de l’impuissance et de la rage. Les fleurs se fanent sous le déferlement des bombes et certaines commémorations trop sanglantes, actuelles et collectives n’invitent pas à l’apaisement.

Mardi soir, je suis allée au théâtre Centaur dans le Vieux-Montréal écouter Paroles ukrainiennes, un spectacle orchestré par Michel Marc Bouchard, Eda Holmes et Leslie Baker. Des textes d’artistes, dramaturges ou poètes ukrainiens d’hier, surtout d’aujourd’hui, lus par des comédiens d’ici, témoignaient de la peur, de l’horreur, de maternités brisées et d’amours déchirées, mais aussi de défis farouches face aux invasions barbares.

Les Ukrainiens carburent à l’amour de leur culture qui les soutient au combat. La polyphonie des admirables voix féminines du groupe DakhaBrakha entendues en fond de scène lançait le bal de cette soirée hommage. Animée par François Arnaud et Charles Bender, elle se doublait d’une récolte de fonds pour les enfants et les artistes de ce territoire affligé. Plus tard, Katherine Palyga, violoniste à l’OSM, vint jouer une œuvre ukrainienne mélancolique puis dramatique, à l’image du pays. Le sens de la tragédie ne se transmet jamais si bien qu’à travers l’étreinte de l’archet sur les cordes d’un violon.

Quant aux textes des auteurs ukrainiens, ils étaient tissés de morts et des regrets nés des guerres. Tchernobyl faisait entendre son blues atroce à l’ombre de sa centrale assourdie. Ailleurs, la litanie des envahisseurs du pays, des Tatars aux Russes, en passant par les Allemands, résonnait comme un chant d’éternelle résilience. Signé Iryna Garets, le récit d’une grand-mère plantant de nouveaux pépins de pomme dans son verger en évoquant la perte des siens survolait tour à tour le passé et l’avenir.

Mais aucun interprète n’exprima autant de colère face à l’invasion russe que l’acteur et metteur en scène québécois Gregory Hlady, né en Ukraine, dont des proches sont encore au pays. Ses cris du cœur nous rappelaient qu’il est difficile de saisir, même bombardés de sanglantes images télé, toute la douleur d’un peuple sans le ressentir dans sa chair, sans s’y identifier autant que lui. Certaines soirées hommage nous invitent au partage de l’art, de la peine et de la révolte en chaussant des souliers rougis.

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