Le recul du droit à l’avortement n’est qu’un début

La démocratie et le respect des droits et libertés de tous aux États-Unis ont toujours été des énoncés d’intention nobles, mais qui n’ont jamais été complètement réalisés. Depuis plusieurs années déjà, la société américaine recule sur plusieurs plans. Et ceux qui croyaient que la fin de la présidence de Donald Trump allait faire rentrer les choses « dans l’ordre » doivent s’ouvrir les yeux au plus vite : le brouillon d’avis de la Cour suprême des États-Unis sur l’avortement dont tout le monde parle cette semaine n’est que la pointe de l’iceberg.

Le projet politique républicain s’articule sur plusieurs plans. D’abord, on utilise le pouvoir que l’on a, au niveau étatique, pour faire rentrer la société américaine dans l’idéal conservateur d’antan. Au Texas et en Oklahoma, par exemple, on adopte des lois qui interdisent l’avortement après les six premières semaines de grossesse. C’est en réaction à une loi similaire du Mississippi, qui cherche à interdire l’avortement après la 15e semaine, que la Cour suprême prépare l’avis qui fait couler tant d’encre.

Mais le droit à l’avortement n’est pas la seule cible. Une dizaine d’États républicains ont aussi déposé ou adopté, depuis le début de l’année, des lois qui portent atteinte aux droits des jeunes trans. En Alabama, pour ne nommer que ce cas-là, les parents et les professionnels de la santé qui chercheraient à assister médicalement des mineurs trans dans leur transition sont désormais passibles d’une peine de 10 ans de prison.

On cherche également à interdire toute discussion qui n’irait pas dans le sens des valeurs conservatrices auprès des jeunes. Depuis l’an dernier, plus d’une dizaine d’États ont adopté des lois qui visent à limiter la manière dont on parle du racisme et de la sexualité en classe. En Floride, par exemple, un projet de loi présentement à l’étude interdirait les discussions sur l’identité de genre et l’orientation sexuelle à l’école. Bien des observateurs s’inquiètent de la conséquence implicite d’un tel interdit : forcer tous les élèves LGBTQ à rentrer dans le placard.

Pour mener à bien ce genre de réformes politiques, il faut aussi que le Parti républicain conserve le contrôle des États qui sont traditionnellement dans son giron, et fasse accéder le plus de ses partisans possible aux instances fédérales comme le Congrès, le Sénat et, bien sûr, la Cour suprême. En novembre dernier, un sondage du Public Religion Research Institute a trouvé que 68 % des électeurs républicains croyaient toujours que l’élection présidentielle de 2020 avait été « volée » à Donald Trump. Cela implique que, dans une bonne partie des États dirigés par des républicains, on juge que la « fraude électorale » est un problème criant — et on agit en conséquence.

Selon le Brennan Center for Justice, au moins 27 États ont déposé ou adopté 250 éléments de législation visant à restreindre le droit de vote depuis le début de 2022. Et déjà, l’an dernier, 19 États avaient adopté un total de 34 lois allant dans le même sens. On limite par exemple l’accès au vote par la poste, ou encore on empêche carrément la fourniture d’eau et de vivres aux électeurs qui font la file devant les bureaux de scrutin.

Cette série de lois advient à la suite de deux jugements récents de la Cour suprême (2013 et 2021) qui sont venus affaiblir le Voting Rights Act, adopté en 1965 dans la foulée du mouvement pour les droits civiques mené entre autres par Martin Luther King Jr. En résumé, le plus haut tribunal américain a décidé que le racisme aux États-Unis était chose du passé. Par conséquent, on a jugé qu’il n’était plus nécessaire que les États qui s’étaient rendus coupables, historiquement, de limiter le droit de vote des Afro-Américains obtiennent l’approbation de la justice avant de changer leurs lois électorales. Résultat : les États républicains où le droit de vote des minorités avait été limité au temps de MLK sont à peu près les mêmes qui, aujourd’hui, cherchent à restreindre le droit de vote de ces mêmes électeurs.

Pourquoi ? Parce qu’année après année, les Américains racisés votent en grande majorité pour les démocrates, et les Américains blancs votent surtout pour les républicains. La répartition de la population sur le territoire national étant encore largement ségréguée, il est facile de manipuler les cartes électorales afin de s’assurer que les communautés qui tendent à voter démocrates se retrouvent majoritaires dans le moins de districts possibles. Et depuis l’affaiblissement de la loi électorale de 1965 par la Cour suprême, on multiplie les nouvelles mesures législatives visant à étouffer le vote démocrate.

Le recul de la démocratie et la fragilisation des droits et libertés vont donc de pair dans la stratégie républicaine. Fragiliser la démocratie permet de faire élire une proportion importante de candidats ultraconservateurs qui s’attaquent aux droits des femmes, des personnes LGBTQ et des personnes racisées. Ces citoyens seront par conséquent de plus en plus marginalisés dans la société américaine, ce qui aide la clique ultraconservatrice à se maintenir au pouvoir.

Pour dire les choses simplement : le portrait démographique des États-Unis a changé, et le Parti républicain refuse de changer avec lui. Il préfère donc que le pays devienne de moins en moins démocratique plutôt que de perdre du pouvoir. C’est aussi ça que ça signifie, « Make America Great Again ».

Et Joe Biden, dans tout ça ? Le président et le Congrès (majoritairement démocrate) ont bien proposé une loi qui viendrait resolidifier le Voting Rights Act, mais elle demeure bloquée, pour le moment, par un Sénat qui refuse de l’adopter. À moins que soit trouvée une solution à cette impasse, les élections de mi-mandat prévues en novembre seront réalisées avec des règles injustes qui rendront encore plus difficile l’élection de candidats démocrates. Et si les républicains arrivent, en ayant tordu les lois, à gagner encore plus de pouvoir, les attaques contre les droits des femmes et des minorités se multiplieront.

Le recul du droit à l’avortement vous glace le sang ? Ce n’est qu’un début.

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