La trahison de l’école

Le carillon qui se faisait entendre dans mon quartier, depuis la cour de récréation de l’école, s’est évanoui. Pour marquer le temps des classes et celui des récréations, c’est désormais l’air de La Cucaracha qui l’a remplacé. Bien avant de constituer un élément du folklore musical des destinations soleil, cette rengaine endiablée, d’origine espagnole, a été utilisée, au XIXe siècle, par les révolutionnaires mexicains.

Les chansons eurent longtemps, un peu partout en Occident, des visées ouvertement politiques. On les transformait volontiers, au gré des besoins du moment, pour qu’elles puissent charrier des idées. Le Libérez-nous des libéraux, de Loco Locass, une chanson qu’on pourrait reformuler, se trouve dans la lignée de ce passé.

Au Mexique, La Cucaracha fut au nombre des airs qui portèrent des paroles censées encourager des sentiments anti-français. C’était à l’heure où la France de Napoléon III s’offrait le Mexique en pâture. De Maximilien, cet empereur fantoche mis en place à Mexico, l’histoire ne conserva que le souvenir de sa chemise blanche, criblée de trous de balles.

Avant que les enfants et mon quartier soient soumis à l’air de La Cucaracha, le carillon électronique de l’école projetait à la ronde, depuis des années, les premières notes de Sur le pont d’Avignon. Pour une école québécoise, cela me semblait fort à propos. L’avez-vous déjà vu, ce pont d’Avignon ? Jeté sur le Rhône au Moyen Âge, il fut détruit plusieurs fois, en tout ou en partie. Depuis le XVIIe siècle, ce qui en reste s’avance dans les eaux, appuyé sur quelques piliers seulement. Quiconque voudrait franchir ce fleuve en empruntant le pont d’Avignon verrait son projet tomber à l’eau. Pour représenter l’état du système d’éducation québécois, Sur le pont Avignon n’est-il pas parfait ?

Au Québec, nous avons établi, depuis les années 1960, un système d’éducation plus accessible, plus universel. Cependant, les risques de le voir tomber à l’eau demeurent grands. Ce système continue de chanceler sur ses bases. L’état général des bâtiments scolaires témoigne bien de cette fragilité : partout, les écoles sont négligées, depuis des années. Faut-il s’étonner que le personnel enseignant soit à l’avenant ? Les professeurs, en nombre insuffisant, sont mal payés. Pourquoi d’ailleurs utiliser encore le masculin pour en parler, sachant que ces exploités sont en majorité des femmes ? Faut-il leur reprocher d’être insuffisamment formées, gavées comme elles le sont de théories de la pédagogie plutôt que de connaissances à transmettre et de culture à partager ? Tout cela, entre autres, conduit ce système à de pauvres résultats.

Pour corriger les ratés, il se trouve désormais des gens pour croire qu’il suffit d’abolir les régimes particuliers au sein de l’école publique au nom d’un égalitarisme abstrait. Au Centre de services scolaire des Chênes, à Drummondville, les classes auxquelles accèdent les élèves les plus favorisés se trouvent contestées. Elles sont montrées du doigt comme si elles étaient responsables des inégalités sociales. À si courte vue, est-ce qu’une partie du tableau noir n’échappe pas à notre regard ?

Nous continuons, depuis toujours, de soutenir collectivement un réseau d’écoles privées. Les enfants de la bourgeoisie furent d’abord formés par des instituteurs privés, à la maison, avant que ce système collectif, adapté à leur reproduction, leur soit rendu accessible. Sans se gêner, ce réseau privé continue de faire son beurre avec la crème. Comment expliquer que cela puisse continuer sans être réformé ? Le réseau public n’a même pas l’appétit de profiter des structures de ce réseau ancien lorsque certains de ses éléments rendent l’âme. Ces riches écoles privées laissent pourtant derrière elles des lieux et des traditions, dont certains mériteraient d’être partagés.

Je donne deux exemples d’occasions ratées par le système public de s’élever sur les épaules d’un système privé qu’il a pourtant financé. Je pourrais en offrir cent. À Stanstead, le très beau collège des Ursulines a fermé ses portes. Malgré la qualité exceptionnelle des lieux et son enracinement profond dans l’histoire des Cantons-de-l’Est, il n’a pas été récupéré au profit des écoles publiques situées tout juste à côté. Les enfants de la majorité sont ainsi restés dans des bâtiments sans âme, aux mines déconfites. L’immense gymnase des Ursulines est désormais à l’abandon, comme leurs élégantes salles de classe, leurs beaux escaliers de bois, ainsi qu’une jolie chapelle que l’on imagine en salle de spectacle. À quelques kilomètres de là, une autre des écoles privées les plus importantes de la région, le Collège Massawippi, a aussi été abandonnée sans que la collectivité puisse en profiter. Elle l’avait pourtant financée durant des décennies. Nous avons, dans une multitude de cas comme ceux-ci, abandonné bêtement les outils hérités de notre passé à l’heure de labourer l’avenir. Et que dire de toutes ces écoles privées encore en fonction ? Faut-il que la collectivité les subventionne pour l’éternité au profit d’une minorité ?

Croire que la société luttera pour le mieux contre les inégalités au jour où elle aura nivelé l’institution scolaire publique tout entière relève d’une pensée critique superficielle. L’école n’abolit pas les inégalités. Au contraire, elle les reconduit. Quand bien même chacun irait à la même école, avec les mêmes professeurs, les distinctions des divers groupes sociaux seraient encore là, sous le grand chapiteau de la société de consommation. Un enfant, selon le capital culturel et économique dont il dispose à la maison, ne se trouve pas dans une situation d’égalité du seul fait qu’il a les mêmes professeurs et la même école que les autres. Pour connaître une école plus juste, il faut d’abord réformer la société. Pour l’instant, c’est moins l’école qui faillit à sa tâche que la société elle-même, en se berçant de ses renoncements politiques, en imputant toutes les fautes à l’école.

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